Ces dernières journées avaient été inattendues, pleines de surprises. Lorsqu’il avait débarqué à Paris, il y a cinq jours, il ne se doutait pas un instant qu’au lieu d’écrire une pièce de théâtre, il allait endosser l’équipement de spéléologue de sa propre vie pour y combattre ses démons et se découvrir des traits de caractère qu’il pensait éteints à jamais.
Il avait canalisé tout ce qui lui restait de force, d’intelligence et de conviction. Plusieurs fois, il avait été tout près de sombrer, mais il était encore debout. Peut-être plus pour très longtemps, mais au moins était-il arrivé jusque-là. Au bord de l’abîme. Dans l’antre du monstre. Prêt pour l’ultime affrontement, car les monstres ne meurent jamais vraiment.
— Il y a quelqu’un ?
Il avançait toujours dans le noir. Le tube fluo devait être défectueux, car il n’éclairait presque plus. Tout à coup, la dénivelée s’accentua et le passage se resserra. Il n’y voyait plus grand-chose. Il devina plus qu’il ne les distinguait des piles de boîtes de conserve, deux paillasses, un tas de couvertures. Et encore des cartons, des cagettes recouvertes de toiles d’araignée.
Puis vint un moment où il ne put plus progresser. Il venait de se heurter à un mur de caillebotis empilés devant un nouvel entrelacs de tuyaux et de conduites en fonte.
C’est à ce moment que le bâton lumineux rendit l’âme. Gaspard revint quelques pas en arrière puis s’arrêta. À tâtons, il se dirigea vers le bruit léger d’une soufflerie qui provenait d’un gros tuyau d’évacuation. Il s’accroupit, se dit qu’il était peut-être trop gros pour pénétrer dans le boyau, mais y pénétra quand même.
Il se mit à ramper dans le noir. Depuis qu’il avait sauté dans la cale, il savait qu’il ne reviendrait pas en arrière sans lui . Il savait que la suite de sa vie se jouait donc précisément ici. Pour arriver jusque-là, il avait arrimé son existence à celle de Julian Lorenz. Un pacte implicite. Un pari fou de vieux joueur de poker qui pour sa dernière partie décide de mettre sur la table tous ses jetons et de jouer sa vie à mille contre un. Le pari qu’il existe une lumière qui vaincra vos ténèbres.
Dans le noir, Gaspard progressait, le ventre collé au sol. Un poids lui écrasait la poitrine. Ses oreilles bourdonnaient. Lentement, il avait l’impression de quitter le bateau. Il ne percevait plus le bercement du roulis, il n’entendait plus le chalutier grincer ni craquer de toutes parts. Il ne sentait plus les effluves d’essence, de peinture et de bois mouillé. Il n’y avait que l’obscurité qui le happait, noire comme du charbon. Et dans l’air, une odeur de terre calcinée. Et au bout du tunnel, l’escarbille qui se met parfois à briller lorsqu’on remue les cendres.
C’est alors qu’il le vit.
4.
Coutances courait sous la neige.
L’air glacé brûlait ses poumons et piquait ses yeux. Battus par le vent, les flocons lui cinglaient le visage. Comme il ne portait plus qu’une chemise, le froid le dévorait, le perforait, mais, à présent, il était immunisé contre la douleur.
Il avait entortillé Julian dans sa veste et le tenait serré contre lui.
Madeline était partie devant pour faire tourner le moteur de la voiture.
D’énormes mouettes grises tournoyaient toujours au-dessus de leurs têtes. Avec leur gueule de charognard, elles lançaient des cris fous et effrayants.
Coutances courait.
La tête baissée, presque collée au visage blanc de l’enfant, il essayait de lui transmettre tout ce qu’il pouvait. Sa chaleur, son souffle, sa vie.
Ses gestes n’étaient pas empruntés. Il savait exactement quoi faire. Il savait qu’il n’allait pas glisser sur le sol verglacé du ponton. Il savait que l’enfant n’allait pas lui claquer entre les doigts. Il l’avait examiné en sortant de la cale. Julian était choqué, incapable d’ouvrir les yeux après avoir vécu si longtemps dans la pénombre, mais Bianca avait dû s’occuper de lui jusqu’à son dernier souffle, car il était loin d’être mourant.
— Ça va aller, Julian, lui assura-t-il.
Les yeux clos, le petit tremblait et claquait des dents.
De sa main libre, Gaspard attrapa le chien en peluche qui dépassait de la poche de sa veste et le posa au creux du cou de l’enfant.
— Ça va aller, mon grand. Regarde, je t’ai ramené ton pote. Il va te réchauffer.
Coutances courait.
Ses mains blessées avaient recommencé à saigner. La douleur était telle qu’il ne pouvait plus les bouger. Mais il les bougeait quand même.
Coutances courait.
Les pneus crissèrent dans la neige. À travers la tempête de flocons, il distingua la voiture que Madeline avait rapprochée le plus possible de la berge. Il arrivait au bout du ponton lorsque Julian lui murmura quelque chose. Il crut avoir mal entendu et lui fit répéter.
— C’est toi, papa ? demanda l’enfant.
Coutances comprit d’où venait la méprise : la désorientation, les vêtements, le pouvoir du parfum de Lorenz qui imprégnait encore sa veste et sa chemise, le doudou…
Il se pencha vers l’enfant et ouvrit la bouche pour dissiper le malentendu, mais à la place, il s’entendit répondre :
— Oui, c’est moi.
5.
Avec ses quatre roues motrices, le pick-up progressait sans trop de difficulté sur les routes enneigées. Le confort feutré de l’habitacle amortissait la rudesse du monde extérieur et contrastait avec le froid polaire qui régnait à l’extérieur. Le chauffage tournait à fond, le moteur ronronnait, la radio était branchée en sourdine sur 10–10 Wins, la station locale, qui tous les quarts d’heure faisait un point précis sur les conditions de circulation.
Gaspard et Madeline n’avaient pas prononcé la moindre parole depuis une demi-heure qu’ils avaient quitté le cimetière marin. Gaspard tenait toujours Julian qui semblait s’être endormi contre lui. Recroquevillé et emmitouflé dans la veste de son père, l’enfant n’offrait au regard qu’une touffe épaisse de cheveux blonds emmêlés. Les quatre doigts de sa main gauche avaient agrippé celle de Gaspard et ne la lâchaient plus.
Les yeux brûlants, Madeline venait d’entrer dans le GPS l’adresse du Bellevue Hospital de Manhattan. Ils se trouvaient sur l’Interstate 95, au niveau de Secaucus dans le New Jersey. En ce jour férié, il n’y avait pas grand monde sur les routes, même si les conditions météorologiques compliquaient considérablement la circulation.
À cent mètres de l’entrée du Lincoln Tunnel, la circulation ralentit encore pour ne plus se faire que sur une seule voie. Entre les va-et-vient des balais d’essuie-glace, Gaspard apercevait les véhicules des services de la mairie qui encadraient une épandeuse en train de saler l’autoroute. Sur la file de gauche, les voitures roulaient au pas, pare-chocs contre pare-chocs. Puis s’immobilisèrent complètement.
Et maintenant ?
Gaspard songea à la phrase d’Hemingway : « Aux plus importantes croisées des chemins de notre vie, il n’y a pas de signalisation. » En ce matin de Noël, il lui sembla au contraire qu’une balise lumineuse parfaitement lisible clignotait devant ses yeux. De nouveau, il songea au kairos : l’instant décisif, le moment où il fallait agir pour ne pas laisser filer sa chance. Le type même de moment qu’il n’avait jamais su négocier dans sa vie. C’était cocasse : il avait passé ces vingt dernières années à écrire des dialogues, alors qu’il n’avait jamais su communiquer. Conscient que c’était maintenant ou jamais, il se lança et interpella Madeline :
— Pendant cent mètres l’avenir est encore ouvert, après il sera trop tard.
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