Sans qu’il en ait tout à fait conscience, il avait sorti son stylo machinalement et commencé à prendre des notes comme il en avait l’habitude lorsqu’il écrivait ses pièces. Il lut ce qu’il avait griffonné : deux ou trois dates, les noms des Artificiers , leurs « blazes ». Il corrigea une de ses erreurs : peut-être parce qu’il baignait dans l’ambiance maritime de la pièce, il avait écrit NightShip [33] Bateau de nuit.
à la place de NightShift [34] Ronde de nuit.
.
Il ferma le cahier, vida son verre cul sec et récupéra ses affaires. La tête lourde, il se traîna jusqu’au comptoir. Il y avait moins de monde et le brouhaha s’était un peu dissipé. Il demanda au patron où il pourrait trouver une chambre pour la nuit. L’autre lui proposa de passer quelques coups de fil. Gaspard le remercia d’un hochement du menton. À moitié écroulé sur un tabouret, Big Sam se cramponna à lui comme une sangsue.
— Tu m’offres un verre, cow-boy ?
Gaspard lui versa une rasade de son whisky.
Même s’il ne reprit pas d’alcool lui-même, le rye commençait à faire son effet. Son esprit se brouillait. Il sentait qu’il était passé très près de quelque chose, mais qu’il l’avait laissé filer.
— Vous avez connu la famille Sotomayor ?
— Bien sûr, répondit le pochetron, tout le monde les connaissait ici. T’aurais dû voir la femme du Capt’ain… Comment elle s’appelait déjà ?
— Bianca ?
— Ouais, c’est ça, une beauté comme c’est pas permis. Je lui aurais volontiers mis une cartouche à cette sal…
— C’est Ernesto qu’on appelait le Capitaine ? le coupa-t-il.
— Ouais.
— Pourquoi ?
— Ben, t’es con toi : parce qu’il était capt’ain, pardi ! C’tait même l’un des rares qu’avaient le permis pour la pêche en grands fonds.
— Qu’est-ce qu’il avait comme embarcation ? Un chalutier ?
— Pour sûr, pas une goélette !
— Comment s’appelait son bateau ?
— Ch’ais plus. Ça fait une paye. Tu me ressers une tournée ?
En guise de tournée et malgré ses mains douloureuses, Gaspard attrapa le pochard par le cou et colla son visage au sien.
— Comment s’appelait le bateau du père Sotomayor ? s’énerva-t-il.
Big Sam se dégagea.
— Faut te calmer mon gars ! C’pas des manières !
D’autorité, l’ivrogne empoigna la bouteille et la délesta de plusieurs gorgées qu’il but directement au goulot. Rasséréné, il essuya sa bouche édentée et sauta de son tabouret.
— Suis-moi.
Il entraîna Gaspard dans le fumoir et en moins d’une minute retrouva un cadre accroché au mur où Ernesto Sotomayor prenait la pose avec son équipage derrière un thon rouge qui dépassait le quintal. La photo était en noir et blanc. Elle devait dater du milieu des années 1980, mais la résolution était bonne. Gaspard s’approcha du cadre. Derrière les pêcheurs, on apercevait un gros chalutier. Il plissa les yeux pour lire le nom du bateau. Il s’appelait Night Shift.
Gaspard se mit à trembler. Il sentit ses yeux s’embuer sous le coup de l’émotion.
— Qu’est devenu le chalutier lorsque Sotomayor s’est retiré ? Il est toujours dans le port ?
— Tu rigoles, mon gars ! Tu sais le prix d’une place au port ?
— Où est-il ?
— Comme la plupart des bateaux de Tibberton qu’on envoie à la casse : l’a probablement été r’morqué jusqu’au Graveyard.
— Le Graveyard ? Qu’est-ce que c’est ?
— Le cimetière de bateaux de Staten Island.
— À New York ?
— Ouais, mon gars.
Déjà, Gaspard avait filé. Il attrapa son sac, quitta le pub et sortit sur le port. L’air glacé lui fit un bien fou, comme s’il avait le pouvoir de le dessoûler à une vitesse expresse. Alors qu’il prenait son téléphone, il aperçut dans la nuit deux gros phares qui approchaient dans sa direction.
C’était Madeline.
Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le premier jour.
GENÈSE, 1,5
1.
Des flocons argentés saturaient le ciel comme une nuée d’insectes métalliques.
Il était 7 heures du matin lorsque Gaspard et Madeline arrivèrent au cimetière marin de Staten Island. Ils avaient roulé toute la nuit et étaient au-delà de l’épuisement. Pour tenir le coup, Madeline avait fumé cigarette sur cigarette et Gaspard avait vidé une Thermos de café. La neige les avait surpris dans les derniers kilomètres, tapissant la route d’une couche de plusieurs centimètres qui avait encore ralenti leur progression. C’est donc en bravant la tempête qu’ils avaient pénétré dans l’enceinte du Boat Graveyard.
Le terrain était ceinturé de clôtures en fil de fer barbelé et de pancartes alertant sur les dangers qu’il pouvait y avoir à s’y aventurer, mais il était beaucoup trop vaste pour interdire l’entrée à qui voulait s’y engager.
L’argument le plus dissuasif était encore l’odeur qui régnait sur la zone. C’était elle qui vous frappait d’abord : des effluves écœurants de poisson pourri et d’algues en décomposition. Un fumet qui contaminait l’atmosphère, vous soulevait le cœur et vous donnait des vertiges. Ce n’est qu’une fois que vous étiez parvenu à surmonter votre répulsion première que vous preniez pleinement conscience du panorama et de son étrange et paradoxale beauté.
Dans un ciel délayé au carbonate de plomb s’étendait un paysage de fin du monde. Un no man’s land sauvage, laissé en déshérence, envahi par des milliers d’épaves. Des barcasses qui pourrissaient dans la boue, des navires désossés, des péniches échouées dans la vase depuis des décennies, des cargos rouillés, des voiliers dont les mâts cliquetaient, jusqu’à la carcasse d’un bateau à aubes tout droit sortie du Mississippi.
L’horizon était vide. Il n’y avait pas âme qui vive, et pas un bruit à part les cris des mouettes qui tournoyaient au-dessus des épaves couvertes de rouille. On avait du mal à se croire à quelques encablures de Manhattan.
Depuis près d’une heure, Gaspard et Madeline cherchaient désespérément le Night Shift , mais l’étendue du cimetière compliquait leur tâche. Les flocons qui tombaient de plus en plus dru empêchaient de distinguer les bateaux dont les contours fantomatiques se perdaient entre ciel et mer.
Pour ne rien arranger, tout le cimetière n’était pas accessible en voiture. Il n’y avait pas de quais clairement identifiés, pas non plus d’accès bétonnés ou balisés. Selon les endroits, le pick-up roulait sur des chemins accidentés ou sur des avancées de terre en cul-de-sac qu’il valait mieux emprunter à pied sous peine de s’embourber.
C’est en parcourant l’une de ces traverses, après avoir dépassé une vaste lande sablonneuse dans laquelle était enlisé un remorqueur de l’armée, qu’un détail attira l’attention de Madeline. Des arbres de taille moyenne sortaient littéralement de l’eau. Une dizaine d’arbustes plantés des deux côtés d’un sentier de sable et de tourbe. Un agencement trop rectiligne pour être naturel. Qui viendrait planter de la végétation ici et pour quelle raison ? Elle balança un coup de pied pour casser une petite branche. Gaspard la ramassa pour l’inspecter.
— On dirait que le bois saigne, fit-il remarquer en désignant la sève rouge du bois.
— Putain, lâcha-t-elle. Ces arbres…
— Quoi ?
— Ce sont des aulnes.
L’arbre qui pleure du sang. L’arbre de la résurrection après le carnage de l’hiver. Celui de la vie après la mort.
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