2.
Guidés par la haie d’aulnes, ils parcoururent une centaine de mètres sur un mauvais chemin en planches jusqu’à apercevoir la silhouette haute et compacte d’un bateau qui croupissait, amarré le long d’un ponton de fortune.
Le Night Shift était un chalutier de pêche arrière long de plus de vingt mètres. Une masse de ferraille encalminée, enkystée de rouille, d’algues et de limon.
Sans une seconde d’hésitation, Madeline s’aida d’une planche pour atteindre la rampe et sauter sur le bateau. Affrontant le vent de face, elle se faufila sous le portique, enjamba le treuil et rejoignit la passerelle. Gaspard la suivit. La neige était en train de geler, transformant le sol en patinoire. Le pont était envahi de gros cordages, de poulies, de câbles, de filets déchirés, de pneus éventrés.
Un escalier glissant permettait d’accéder à la timonerie. L’endroit commençait à prendre l’eau. Le plancher était défoncé et les murs suintaient d’une humidité malsaine. Recouvert d’une saleté poisseuse, le compartiment de pilotage était dévasté : la barre, les radars, les radios et autres appareils de navigation avaient tous disparu. Pendant au mur, à côté d’un extincteur qui avait rendu l’âme, Madeline avisa un document plastifié à moitié moisi : un plan du chalutier qui récapitulait les mesures de sécurité à suivre en cas d’incendie.
Ils quittèrent la timonerie et empruntèrent une sorte de pont portugais qui permettait d’accéder au poste d’équipage où la plupart des cloisons en bois avaient été abattues. D’abord, un couloir étroit encombré d’une vieille cuisinière et d’un congélateur, puis deux cabines délabrées qu’on avait transformées en salle de chantier. Dans un coin, des sacs de ciment, une pioche, une truelle et quantité d’autres outils avaient été entreposés sous une bâche en PVC. Sur une autre ancienne couchette, au milieu de tessons de bouteilles et des cadavres de rats, on trouvait des dizaines de cartons vides en train de pourrir dans des flaques d’eau croupie. Madeline déchira une des étiquettes scotchées sur les emballages et la montra à Gaspard : LyoφFoods, l’entreprise spécialisée dans la vente de rations de survie…
Jamais ils n’avaient été aussi près de la vérité.
En s’aidant du plan, ils descendirent dans ce qui avait dû être la salle des machines et qui était aujourd’hui le royaume des rats et de la corrosion. À leur arrivée, les bestioles décampèrent pour se réfugier derrière la tuyauterie qui courait au sol. Au fond de la pièce, une porte métallique bouffée par la rouille. Fermée. Madeline demanda à Coutances de l’éclairer pendant qu’elle essayait de la faire céder. Barre à mine, pied-de-biche : rien n’y fit.
Ils retournèrent sur le pont et, toujours grâce à leur carte, cherchèrent une autre entrée pour accéder à la cale. Sans succès. S’il y avait eu autrefois un accès, il avait dû être condamné.
Refusant d’abandonner, ils arpentèrent tous les recoins du pont. Le vent mugissait, les obligeant à hurler pour s’entendre. Des bourrasques furieuses déferlaient sur eux, les faisant chanceler. Tant bien que mal, ils essayèrent de balayer la neige avec leurs pieds. Leurs mouvements se voulaient rapides, mais leurs membres congelés semblaient ne plus leur appartenir. Au bout d’un moment, ils renoncèrent à se parler, préférant communiquer par gestes.
De chaque côté des enrouleurs de chalut, ils remarquèrent deux larges bandes de verre dépoli. Deux courtes tranchées constituées de briques d’aspect givré qui couraient sur le sol. Gaspard pensa tout de suite au principe du saut-de-loup ou de la cour anglaise : permettre à la lumière naturelle d’éclairer un sous-sol. Plus loin, Madeline découvrit deux bandes grillagées fixées selon le même principe. Des grilles d’aération.
Elle courut jusqu’au poste d’équipage et revint avec une pioche. Elle crut d’abord qu’elle allait facilement réussir à faire voler en éclats le plafond de verre, mais la plaque était d’une épaisseur peu commune. Elle y mit toute sa force et s’y reprit à plusieurs fois. Il lui fallut un bon quart d’heure pour parvenir à percer la dalle vitrifiée, puis elle termina le travail à la barre à mine pour dessouder tous les carreaux. Immédiatement, la neige s’engouffra dans l’espace.
Craquant un des tubes fluo qu’elle portait à la ceinture, elle le balança dans le trou qu’elle avait ouvert. Trois mètres de vide s’ouvraient sous ses pieds.
— Il y a une échelle de corde dans la passerelle. Je vais la chercher ! cria-t-elle en faisant demi-tour.
Gaspard resta seul devant le gouffre. Halluciné, fou, hagard. Les effluves épouvantables qui s’en échappaient — poisson, merde, urine… — le firent sortir de son égarement. Quelqu’un avait été séquestré ici, c’était certain.
Il se persuada qu’il entendait une voix mêlée au bruit du vent. Une voix qui l’appelait. Alors, il n’eut pas la patience d’attendre le retour de Madeline.
Il enleva sa veste et sauta dans la cale.
3.
Gaspard se réceptionna lourdement en roulant sur lui-même dans la poussière. Alors qu’il se relevait, la puanteur abominable lui souleva le cœur. Cette odeur, il la connaissait : c’était celle de la mort. Il ramassa le bâton lumineux et avança dans la pénombre.
— Il y a quelqu’un ?
La seule réponse fut celle du blizzard qui faisait tanguer le navire.
Toutes les lucarnes et tous les hublots avaient été condamnés. Même si chaque goulée d’air vicié était un supplice, cette partie basse du bateau était moins humide que le reste de l’épave. L’atmosphère y était plus rêche, et plus on progressait vers l’arrière de la coque, plus on s’enfonçait dans le silence. La tempête paraissait d’un seul coup très lointaine, comme si on était projeté dans un univers parallèle.
À mesure que les yeux de Gaspard s’acclimataient à l’obscurité, il s’aperçut qu’il ne se trouvait pas dans la cale, mais à l’intérieur d’une sorte de salle de travail dans laquelle les pêcheurs devaient trier et éviscérer le poisson.
Il passa devant un tapis roulant, un gros bac en inox, une rangée de crochets de manutention et de goulottes en métal. C’est derrière un empilement de caillebotis qu’il trouva ce qu’il savait inéluctable depuis qu’il avait senti l’odeur de mort : le cadavre de Bianca Sotomayor. Le corps de la vieille femme était allongé au sol, couché en chien de fusil au milieu des parpaings.
Gaspard approcha sa lampe du cadavre. Les restes de Bianca ne ressemblaient plus à rien. Sa peau boursouflée, recouverte de cloques et luisante comme une éponge, était en train de se décoller. Ses ongles se détachaient, son corps, enfin, tantôt jaunâtre et tantôt noir, cristallisait un des derniers stades de l’horreur. Gaspard tenta de ne pas perdre pied devant cette vision insoutenable. Si, malgré le froid, l’odeur de putréfaction était si forte, cela signifiait que Bianca n’était pas morte depuis très longtemps. Il n’était pas médecin, mais il aurait parié sur trois semaines. Sans doute moins d’un mois en tout cas.
Gaspard s’enfonça plus en avant dans le corridor sombre, se laissant envelopper par la puissance de l’obscurité. À présent, la peur et le froid glissaient sur lui. Il était aux aguets, tendu, pleinement dans l’action. Il était prêt à tout. Ce moment était celui qu’il attendait depuis vingt ans. Le dénouement de quelque chose qui avait commencé bien avant qu’il entende parler de Sean Lorenz. L’issue d’un combat entre la part d’ombre et la part de lumière qui avaient toujours coexisté en lui.
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