Je ne sais pas non plus ce qu’il y a dans la tête de ton père. Je ne connais pas son histoire. Je ne sais pas pourquoi il a commencé à te mettre des dérouillées. Je ne sais pas comment on en arrive là : un père, son fils, des séances de punition dans une cale. Des coups de ceinture, des brûlures de cigarette, la tête dans les chiottes.
Je ne sais pas s’il frappe quelqu’un d’autre à travers toi. Lui-même, peut-être ? Son propre père ? Le mec de la banque qui refuse de diminuer le montant de ses traites ? La société ? Sa femme ? Je ne sais pas pourquoi le diable a pris l’ascendant sur lui comme il le prendra plus tard sur toi.
Madeline approcha encore la photo de son visage.
Et le petit garçon la regardait.
Les yeux dans les yeux.
On n’est pas un démon à cinq ou six ans, mais on peut avoir déjà tout perdu. Sa confiance, son estime, ses rêves.
— Où pars-tu, petit Adriano ? chuchota-t-elle. Où pars-tu lorsque ton regard s’éclipse ? Où pars-tu lorsque ton regard s’en va ailleurs ?
Où est cet ailleurs ?
De nouveau les larmes coulaient. Elle sentit qu’elle était sur le point de toucher la vérité du doigt. Mais déjà la vérité se dérobait. La vérité, c’était parfois l’histoire d’une demi-seconde, surtout quand vous allez la chercher si loin. Une inspiration. Le silence qui précède un déclic.
Depuis le début, elle avait toujours refusé de croire que cette histoire pourrait se terminer par une nouvelle lecture du passé. Aussi, elle ne s’attendait à rien de magique. Un rayon de lune n’allait pas se mettre à briller sur le tableau de bord. Adriano n’allait pas s’animer et lui chuchoter son secret à l’oreille.
Mais il restait la question que Gaspard lui avait posée. Que peut-on faire de plus ? C’était l’ultime question de toute enquête, et elle ne voulait pas rater la réponse de cet enfoiré de Coutances.
Elle mit le contact, actionna son clignotant et manœuvra pour rejoindre la route sans tomber dans le fossé. Au lieu de revenir vers New York, elle fit demi-tour en direction de Tibberton. Elle n’en avait pas encore fini avec Gaspard Coutances.
4.
Avec Big Sam collé à ses basques, Gaspard remonta la jetée jusqu’à l’Old Fisherman.
Là, il dut subir les quolibets des clients du pub, mais les poivrots n’étaient pas méchants. Une fois qu’ils eurent bien rigolé, ils lui payèrent même un verre. Son premier réflexe fut de refuser pour rester sobre, puis il baissa la garde. À quoi bon être vertueux à présent que l’enquête était terminée ?
Il prit le temps de déguster le premier verre de whisky puis paya sa propre tournée dans la foulée. Après deux autres verres avalés cul sec, il posa deux billets de cinquante dollars sur le comptoir et demanda qu’on lui laisse la bouteille.
Je m’appelle Gaspard Coutances et je suis alcoolique.
L’alcool faisait son effet. Et Gaspard se sentait mieux. C’était le meilleur moment : après deux ou trois verres, lorsque vous étiez déjà désinhibé, délesté de la laideur du monde, mais que vous n’étiez pas encore complètement torché. C’est d’ailleurs dans cet état qu’il avait écrit ses meilleures répliques. Les idées presque claires. Au bout d’un moment néanmoins, la compagnie des soûlards commença à l’indisposer. Trop d’éclats de voix, trop de machisme, d’homophobie, trop de conneries débitées à la minute. Et puis il avait toujours préféré se soûler en solo. Se biturer était un acte intime et tragique : quelque part entre la branlette et le shoot d’héro. Il attrapa la bouteille de rye et trouva refuge dans une pièce annexe. Une sorte de fumoir un peu glauque aux murs tendus de velours rouge et décorés de harpons, de gravures salaces et de photos en noir et blanc des pêcheurs du coin posant avec leurs plus belles prises devant leurs bateaux. L’ensemble donnait à la salle une drôle d’atmosphère : Le Vieil Homme et la mer revisité par Toulouse-Lautrec.
Il s’assit à une table, posa ses affaires sur la chaise devant lui. Il se servit un quatrième verre et se mit à feuilleter le gros cahier dans lequel il avait consigné toute l’enquête. Ce récit, c’était la chronique de son échec. Il portait peut-être sa veste et son parfum, mais il n’était pas Sean Lorenz. Il n’avait pas été à la hauteur pour reprendre le flambeau. Et Madeline avait raison : on ne s’improvise pas enquêteur. Pour une multitude de raisons, il s’était persuadé qu’il parviendrait à retrouver et à sauver Julian. Parce que, sauver cet enfant, c’était se sauver lui-même. Il s’était accroché à cette quête parce qu’il y avait vu un moyen commode de racheter à bon compte les ratés de son existence. Mais on ne rachète pas en quelques jours les erreurs de toute une vie.
Il prit une gorgée d’alcool et ferma les yeux. La vision de Julian croupissant dans une cave s’incrusta dans son esprit. Y avait-il une chance infime que le gosse soit encore en vie ? Il n’avait plus aucune certitude. D’ailleurs, même si par miracle ils l’avaient retrouvé vivant, dans quel état aurait été le gamin après deux ans de captivité ? Et quel aurait été son avenir ? Son père était mort en essayant de le sauver, sa mère s’était tiré une balle dans la tête dans un wagon désaffecté. Il existait de meilleurs départs dans la vie…
Tournant les pages de son cahier, Gaspard s’arrêta sur l’une des photos des Artificiers qu’il avait découpées dans la monographie écrite par Benedick. C’était son cliché préféré. D’abord parce qu’il portait en lui l’authenticité d’une époque : la New York rugueuse et underground de la fin des années 1980. Ensuite, parce que c’était la seule photo où les trois lascars avaient presque l’air heureux. Ils avaient vingt ans et des poussières, et ils adressaient à l’objectif un ultime pied de nez avant que leurs trois destins se brisent ou décollent. Beatriz Muñoz, d’abord, connue sous le pseudonyme de LadyBird , la « femme-oiseau » que ses cent vingt kilos et sa carrure d’haltérophile clouaient à la réalité et empêchaient de s’envoler. Sur la photo, elle dissimulait sa carcasse sous une cape militaire et souriait au garçon qui se trouvait à sa droite : Lorz74 , qui n’était pas encore le génial Sean Lorenz. Celui qui peindrait des toiles qui rendraient les gens fous. Se doutait-il déjà du destin qui l’attendait ? Sans doute pas. Sur la photo, il pensait seulement à déconner avec son pote qu’il faisait mine d’asperger de peinture : NightShift, alias Adriano Sotomayor.
Gaspard regarda Adriano plus attentivement. À la lumière de ce qu’il savait à présent, il révisa son premier jugement. Trois jours auparavant, la première fois qu’il avait vu cette image, il avait pensé que le Latino jouait au cacou avec sa chemise ouverte et son air bravache, mais ce qu’il avait pris pour un sentiment de supériorité n’était en réalité qu’une sorte de détachement. Le même regard lointain qu’il avait depuis son enfance.
Gaspard resta bloqué sur le visage du futur Roi des aulnes. Il avait échoué à trouver le rosebud d’Adriano. La clé qui ouvre toutes les portes. Le petit détail biographique qui éclaire tous les paradoxes d’une vie, qui explique ce que l’on est vraiment, ce après quoi on court, ce que l’on passe sa vie à fuir. Pendant un bref instant, il eut l’impression que l’évidence était là, devant ses yeux, mais qu’il était incapable de la voir. Un souvenir d’adolescent vint le titiller, la lecture de La Lettre volée d’Edgar Allan Poe et son principal enseignement : la meilleure façon de cacher quelque chose, c’est de le laisser en évidence.
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