Enfin convaincue, mais abasourdie par un tel culot, Madeline se leva de sa banquette.
— Vous n’êtes pas sérieux ?
— J’ai inventé cette histoire pour attirer votre attention. Parce que je voulais vous impliquer dans cette enquête.
— Mais… pourquoi ?
Gaspard haussa le ton et se leva à son tour de sa chaise :
— Parce que je voulais qu’on essaie de comprendre ce qui était vraiment arrivé à cet enfant, mais ça n’avait pas l’air de vous intéresser.
Autour d’eux les conversations s’étaient tues et un silence épais régnait dans la salle surchauffée.
— Je vous ai expliqué pourquoi.
Il pointa devant son visage un index menaçant et explosa :
— Ça ne me suffisait pas ! Et j’avais raison ! Vous avez toujours considéré que Julian était mort. Jamais vous n’avez accepté d’envisager la possibilité que nous puissions le sauver !
Soudain Madeline prit pleinement la mesure de la manipulation de Coutances et sentit le voile rouge de la colère tomber devant ses yeux.
— Vous êtes complètement malade… Vous êtes taré ! Vous êtes un déglingué du cerveau, vous…
Les oreilles bourdonnant de rage, elle se rua sur lui pour l’attraper à la gorge. Gaspard la repoussa, mais Madeline revint à la charge, lui assenant un coup de coude dans les côtes suivi de deux coups de poing. Puis d’un direct dans le nez qu’elle enchaîna avec un uppercut dans le foie.
Gaspard encaissa les coups sans pouvoir se défendre. Plié en deux, il crut que l’orage était passé, mais un violent coup de genou l’expédia à terre.
Madeline sortit du pub comme une tornade. Un brouhaha agitait maintenant le restaurant. Mal en point, Gaspard se releva péniblement. Ses lèvres étaient tuméfiées, son œil droit l’élançait. L’attelle qui maintenait son doigt s’était déplacée. Son nez pissait le sang.
Il sortit du restaurant en boitant et essaya de rattraper Madeline sur le port. Mais lorsqu’il arriva au bout de la jetée, elle avait déjà démarré le pick-up. Le véhicule fonça droit sur lui. Il crut d’abord qu’elle cherchait seulement à lui faire peur, mais elle ne dévia pas de sa trajectoire. En catastrophe, il se jeta sur le côté et évita de peu d’être écrasé.
Dans un crissement de pneus, la voiture s’arrêta cinquante mètres plus loin. La portière s’ouvrit et il vit Madeline qui balançait toutes ses affaires sur la promenade en bois : son sac, son cahier à spirale et même le doudou de Julian.
— Allez crever ! hurla-t-elle.
Elle claqua la porte et accéléra brutalement. Les roues patinèrent sur le bois mouillé, puis le pick-up se stabilisa et quitta le port comme une diligence au galop.
2.
— Qu’est-ce qu’elle vous a foutu dans la gueule, la nénette !
Le nez en sang, Gaspard s’était assis sur un banc au pied du monument aux morts du port : un immense chalutier en bronze édifié pour rendre hommage aux pêcheurs du coin que, depuis près de trois siècles, la mer avait arrachés à la vie.
— Elle vous a bien défoncé le portrait, poursuivit le marin hilare et à moitié édenté en lui tendant une poignée de mouchoirs en papier.
Gaspard hocha la tête pour le remercier. C’était un pochard qu’il avait repéré un peu plus tôt au bar du restaurant. Un vieux barbu bourré de tics qui portait une casquette de capitaine et suçait un bâton de réglisse comme un bébé sa tétine.
— Elle vous a éclaté la face, insista l’ivrogne en poussant les affaires que Gaspard avait ramassées sur la route pour s’asseoir sur le banc à côté de lui.
— Bon ça va, n’en rajoutez pas !
— Nous, ça nous a fait un bon spectacle ! C’est rare une gonzesse qui tabasse un mec. Généralement, ça marche dans l’autre sens.
— Lâchez-moi la grappe avec ça !
— Je m’appelle Big Sam, se présenta l’autre, indifférent à sa mauvaise humeur.
Gaspard sortit son téléphone.
— Bon, Big Sam ou qui que vous soyez, vous savez où je pourrais appeler un taxi ?
L’autre se marra.
— À c’t’heure-là, tu trouveras pas de taxi dans le coin, cow-boy. Et puis avant de te tirer, faudrait p’têt penser à régler ton addition !
Gaspard dut admettre qu’il disait vrai. Dans la confusion, Madeline et lui avaient quitté le restaurant sans payer leur dîner.
— D’accord, admit-il en relevant le col de sa veste.
— Je viens avec toi, déclara le pochard. Si tu veux payer un coup à boire au vieux Big Sam, c’est pas de refus, crois-moi.
3.
Madeline pleurait.
Et le petit garçon la regardait.
Elle versait tellement de larmes qu’elle ne voyait plus grand-chose de la route à travers le pare-brise. Elle avait quitté Gaspard depuis dix minutes lorsque, en plein milieu d’un virage, le pick-up se déporta, se retrouvant face à une voiture qui arrivait en sens inverse. Les phares l’éblouirent comme si on braquait un projecteur à quelques centimètres de son visage. Elle tourna le volant de toutes ses forces, entendit un coup de klaxon rageur et désespéré. Les deux rétroviseurs s’entrechoquèrent, et son pick-up mordit sur le bas-côté, dérapa, et enfin s’immobilisa, évitant de peu de tomber dans le fossé.
Putain.
L’autre voiture venait de disparaître dans la nuit sans demander son reste. De toutes ses forces, Madeline balança un grand coup de poing sur son volant et fondit en larmes. De nouveau son abdomen lui faisait mal. Elle avait passé la journée à nier la douleur, et la douleur prenait sa revanche. Son corps était secoué de frissons. Les mains sur son ventre, elle se recroquevilla sur son siège et resta plusieurs minutes, prostrée, enveloppée dans la nuit d’encre.
Le petit garçon la regardait toujours.
Et elle le regarda à son tour.
C’était la photo d’Adriano Sotomayor que Gaspard avait trouvée dans la maison. La fête pour son cinquième anniversaire quelque temps avant que sa mère fasse défection. C’est un soir d’été. Derrière les bougies, un petit garçon sourit à l’objectif. Il porte un débardeur jaune, un short à rayures, des sandales légères.
Madeline essuya ses larmes avec sa manche et alluma le plafonnier.
Cette photo la troublait. C’était difficile de la regarder en se disant que le monstre était déjà là, en germe, dans le cerveau et le corps de ce petit bonhomme. Elle connaissait la théorie de certains psys selon laquelle tout était déjà joué à trois ans. Une affirmation qui l’avait toujours révoltée.
Et si elle était vraie ? Peut-être que tout était déjà là, dans ce regard, les possibilités comme les limites. Elle balaya cette idée. On ne porte pas déjà en soi un démon à cinq ans. Elle avait voulu traquer un monstre, mais le monstre était mort depuis longtemps et il n’y avait plus personne à chasser. Ne restait que le fantôme d’un enfant.
Un enfant. Un petit garçon. Comme celui de Jonathan Lempereur qui jouait avec son avion dans la galerie marchande. Comme celui qu’elle voulait porter dans son ventre. Comme Julian Lorenz. Un enfant.
Elle soupira. Il y a longtemps, elle avait suivi des formations et lu des livres pour apprendre à se mettre « dans la tête du tueur ». Même s’il y avait beaucoup de fantasmes et de bla-bla là-dedans, pénétrer l’esprit des criminels restait l’un des grands kifs de flic. Mais se mettre dans la tête d’un enfant de cinq ans…
Les yeux fixés sur le cliché, elle essaya de l’interpeller mentalement.
Tu t’appelles Adriano Sotomayor.
Tu as cinq ans et… je ne sais pas ce qu’il y a dans ta tête. Même si c’est normalement mon boulot de l’imaginer. Je ne sais pas ce que tu ressens au moment où tu souffles tes bougies. Je ne sais pas ce que tu ressens dans ta vie quotidienne. Je ne sais pas quel sens tu donnes à tout ça. Je ne sais pas vraiment comment tu tiens le coup. Je ne sais pas quels sont tes espoirs. Je ne sais pas à quoi tu penses le soir en t’endormant. Je ne sais pas ce que tu as fait cet après-midi.
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