— Dépêchez-vous Coutances, on lève l’ancre.
4.
Les derniers kilomètres furent les plus longs. La route vers Tibberton était tortueuse. Un peu avant Salem, il fallait parcourir une brève portion de l’US 1 avant de prendre une route en faux plat qui contournait une forêt — identifiée sur le GPS par le nom étrange de Blackseedy Woods —, puis de redescendre vers la côte.
Gaspard regardait Madeline à la dérobée. Elle avait complètement changé de physionomie. Son regard étincelait, ses cils papillonnaient, ses traits déterminés la faisaient ressembler à la photo que Gaspard avait vue dans l’article du NYT Magazine . Même son corps était tendu vers l’avant, comme pressé d’en découdre.
Ils arrivèrent à Tibberton après cinq heures de route. Visiblement, le comté avait voté des économies sur l’éclairage public et les décorations de Noël : les rues étaient plongées dans le noir, les bâtiments officiels n’étaient pas mis en valeur et même le port semblait éteint. L’endroit leur apparut encore plus austère que ce qu’ils avaient lu sur les guides touristiques en ligne. Tibberton était une bourgade de quelques milliers d’habitants, un ancien haut lieu de la pêche en mer qui au fil des décennies avait lentement périclité, pâtissant de la renommée de Gloucester, son célèbre voisin qui s’était imposé comme La Mecque du thon rouge. Depuis, la ville éprouvait des difficultés à trouver sa place entre la pêche et le tourisme.
Ils suivirent les indications du GPS et quittèrent la zone côtière pour rejoindre les lacets de bitume qui serpentaient dans les terres. Puis ils s’enfoncèrent dans un chemin étroit entouré de broussailles. Au bout d’un kilomètre, un panneau « FOR SALE » apparut dans la lumière des phares. « Please contact Harbor South Real Estate » proposait l’affiche qui se terminait par un numéro de téléphone de la région.
Madeline et Gaspard sortirent de la voiture d’un même élan, laissant les feux allumés. Ils n’avaient pas d’armes, mais s’équipèrent dans le coffre de torches, de la barre de décoffrage et du pied-de-biche que Gaspard avait achetés à Manhattan.
Il faisait toujours aussi froid. Le vent puissant, en provenance de l’Atlantique, leur arrivait en pleine face. Mais à Tibberton, même l’air iodé avait des relents de merde.
Ils s’approchèrent de la bâtisse en avançant côte à côte. La maison familiale des Sotomayor était une petite demeure coloniale rustique à un seul étage, dominée par une cheminée centrale. Si elle avait dû être jolie, très longtemps auparavant, elle était désormais sinistre. Un cottage sombre, cerné par les ronces et les herbes hautes, avec une porte encadrée de deux colonnes qui tombaient en ruine. Ils se frayèrent difficilement un passage à travers les plantes épineuses. Dans la nuit noire, la façade en lambris de pin donnait l’impression d’avoir été repeinte avec du goudron.
Ils n’eurent pas à utiliser leur pied de-biche. La porte d’entrée était entrebâillée. Elle avait été fracturée, de longue date à en juger par l’humidité qui avait déformé le bois. Ils braquèrent le faisceau de leurs torches et progressèrent dans la maison. Le cottage était à moitié vide, macérant dans son jus depuis des années. Sans doute visité à de multiples reprises par les clodos du coin. La cuisine semi-ouverte avait été désossée. Son comptoir en bois avait disparu, les portes des placards étaient arrachées. Dans le salon ne restaient plus qu’un canapé éventré et une table au plateau fracassé. Sur le sol, des dizaines de cadavres de bouteilles de bière, des préservatifs, des seringues. On y trouvait même des pierres placées en cercle et des cendres froides indiquant qu’on avait allumé un feu au milieu du salon. Des squatteurs étaient venus ici pour baiser, boire et se défoncer à la lueur des flammes. Mais rien n’indiquait qu’on y avait détenu des prisonniers.
Dans les autres pièces du rez-de-chaussée, il ne restait que de la poussière, l’humidité et le plancher déformé qui prenait l’eau de toutes parts. À l’arrière de la maison, une véranda donnait sur une petite terrasse abritant deux fauteuils Adirondack moisis. Madeline laissa échapper un juron en apercevant un grand garage ou un hangar à bateau avec un toit arrière court et très pentu. Gaspard dans son sillage, elle traversa le jardin et se rua dans l’entrepôt. Lui aussi était vide.
Ils revinrent vers la maison. Sous l’escalier, une porte à demi dissimulée permettait d’accéder à un autre escalier qui descendait non pas vers une cave, mais plutôt vers un grand sous-sol où ne trônait qu’une table de ping-pong recouverte de toiles d’araignée. Au fond de la pièce, une nouvelle porte qui céda après deux coups d’épaule : le vide sanitaire de la baraque. Ça faisait visiblement des années que personne ne s’était aventuré ici.
Par acquit de conscience, ils montèrent ensuite à l’étage où se trouvaient autrefois les chambres et les salles de bains. Là encore, il ne restait plus grand-chose. À l’exception de la chambre qu’avait dû occuper Adriano jusqu’à ses huit ans.
La lumière de la torche de Gaspard balaya la pièce, où gisaient des souvenirs fantômes. Un matelas, des étagères renversées, des posters plastifiés qui pourrissaient sur le sol. Les mêmes que ceux qu’il avait autrefois punaisés lui-même dans sa chambre et qui avaient peuplé son imaginaire d’enfant : Les Dents de la mer, Rocky, La Guerre des étoiles … Seule différence entre leurs panthéons : le boxeur argentin Carlos Monzón remplaçait le Michel Platini de l’AS Nancy-Lorraine.
Gaspard braqua sa lampe sur le côté intérieur de la porte et distingua d’anciennes marques au crayon dessinant la traditionnelle toise qui compte tant lorsque l’on est gamin. Un frisson l’électrisa. Quelque chose ne cadrait pas. Pourquoi, alors qu’on lui avait retiré la garde de son fils, Ernesto avait-il conservé et laissé en l’état la chambre du gamin ?
Gaspard s’accroupit. Des cadres photo gisant sur le sol y prenaient la poussière depuis une éternité. Il frotta les vitres pour enlever la crasse. Des tirages aux couleurs fanées des années 1980 que les gosses d’aujourd’hui cherchaient à reproduire à travers les filtres d’Instagram. Des clichés d’une famille américaine : le visage sec et fier d’Ernesto, les courbes latines de la belle Bianca, la Monica Bellucci de Tibberton. Le visage d’Adriano devant les cinq bougies de son gâteau d’anniversaire. Sourire pour faire plaisir au photographe, mais déjà ce regard un peu ailleurs qu’avait évoqué l’institutrice. Gaspard gratta la paroi de verre d’un autre cadre. Un quatrième instantané qui le laissa pantois : Ernesto et son fils à l’âge adulte. Sans doute une photo prise lors de la cérémonie marquant l’intégration d’Adriano au NYPD. Le père y entourait fièrement le cou de son fils, sa main redescendant sur son épaule.
Adriano avait donc revu son père dès l’âge de dix-huit ou de vingt ans, bien avant qu’il ne tombe malade. C’était incompréhensible. Ou plutôt, ça obéissait à une logique pervertie. Celle qui consistait à dire que, dès qu’il n’avait plus été capable de lui foutre une raclée, Ernesto avait cessé d’être une menace pour son fils et que celui-ci l’avait de nouveau accepté auprès de lui. Encore une fois, Gaspard et Madeline s’étonnèrent qu’Adriano ait uniquement catalysé sa haine sur sa mère. C’était injuste, choquant, vide de sens. Mais à partir d’un certain degré d’horreur et de barbarie, le sens et la rationalité n’étaient sans doute plus des outils performants pour décrypter les comportements humains.
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