— André, y avait-il un autre bien immobilier dans la succession ? Un terrain ? Un chalet ? Une cabane ?
— Il y avait la vieille maison de famille des Sotomayor à Tibberton.
— Vous y êtes allés récemment ?
— Jamais ! Isabella déteste ce bled. Et la piaule… elle craint ! J’ai vu des photos, on est plus proche d’Amity-ville que de Martha’s Vineyard.
— Qui y habite en ce moment ?
— Personne. On essaie de la vendre depuis un an, mais les acheteurs ne se bousculent pas au portillon et l’agent immobilier n’a pas l’air d’être une flèche.
Gaspard avait noté l’adresse. Lorsqu’il en avait parlé à Madeline, elle avait remarqué qu’il n’était pas logique que le vieil Ernesto n’ait pas cherché à se débarrasser de cette baraque à l’époque où on lui avait diagnostiqué son cancer et où il était revenu vivre chez son fils à New York. L’hypothèse que la planque d’Adriano soit cette maison avait gagné en crédibilité. Ça impliquait une sacrée organisation pour assurer le ravitaillement de la captive pendant qu’il travaillait à New York, mais c’était possible.
Gaspard avait senti son cœur s’accélérer et le sang battre dans ses tempes.
— Ne vous emballez pas, Coutances. Tout ce que nous allons découvrir, ce sont deux cadavres, avait lâché Madeline avant de prendre la route.
3.
Après plus de quatre heures de route, ils filaient à présent sur la rocade qui contournait Boston. Un peu après Burlington, ils s’arrêtèrent dans une station-service pour faire le plein. Gaspard voulut s’atteler à la tâche, mais, avec ses mains blessées, il peinait à remplir le réservoir.
— Allez plutôt me chercher un café ! ordonna Madeline en lui prenant le pistolet de la pompe à essence.
Il capitula et partit s’abriter du froid à l’intérieur de la station. Quelques pièces dans le distributeur. Deux lungo sans sucre. Il était presque 8 heures du soir. Dans certaines familles, le réveillon devait commencer. Les haut-parleurs continuaient à égrener le Great American Songbook version Noël. Gaspard reconnut une version de Old Toy Trains , le classique de Roger Miller. Son père avait l’habitude de lui jouer à la guitare la version française, Petit garçon , popularisée par Graeme Allwright. Même adulte, les réminiscences de ses premiers Noëls étaient encore bien présentes. Les moments les plus joyeux étaient ceux passés dans le deux-pièces de son père. Trente-sept mètres carrés, square Paul-Lafargue à Évry. Il se revoyait, le 24 au soir, en train de déposer des biscuits et du thé brûlant près du sapin avant le passage du père Noël. Il se souvenait des cadeaux avec lesquels il jouait avec son père : Big Jim, Circuit TCR, Arbre Magique, Hippos Gloutons…
Généralement, le souvenir le faisait chialer et il le repoussait. Ce soir pourtant il put l’accepter sans animosité. Simplement comme un beau moment dont on se souvient avec gratitude. Et ça changeait tout.
— Ça caille, se plaignit Madeline en venant le rejoindre sur l’un des tabourets branlants qui entouraient une table de bar en plastique moulé.
Elle eut la velléité d’avaler son café d’un trait, mais, celui-ci étant trop chaud, elle ne put faire autrement que de le recracher.
— Putain, Coutances, mais vous voulez me tuer ou quoi ? Même un café, c’est trop compliqué pour vous ?
Madeline Greene dans toute sa splendeur. Placide, Gaspard se leva pour aller lui chercher un autre breuvage. Hors de question de se disputer avec elle et de briser le bel élan de leur enquête.
En l’attendant, Madeline consulta son téléphone. Un mail de Dominic Wu retint son attention : Cadeau, si tu es seule pour le réveillon. Joyeux Noël. Le message laconique était accompagné d’un document volumineux. Elle cliqua pour l’ouvrir. Wu était parvenu à se procurer par la bande un relevé des mouvements bancaires d’Adriano. Autant dire, une mine d’or.
— D’où vous vient cet air réjoui tout d’un coup ? demanda Gaspard en lui tendant le café qu’il rapportait.
— Jetez un coup d’œil à ça, lui rétorqua-t-elle en transférant le PDF sur son mail. Les dépenses de Sotomayor. On les épluche, et on en parle après. Cherchez les récurrences.
Madeline posa son nouveau gobelet sur la table à côté de son smartphone. Pendant une demi-heure, son regard ne quitta plus son téléphone. Tête baissée, elle se concentrait, faisant défiler devant ses yeux les dizaines de pages du listing, prenant des notes sur un set de table en papier. À ses côtés, Gaspard avait exactement la même attitude. On aurait dit deux accros aux machines à sous dans un casino de Las Vegas.
Les dépenses couraient sur les trois dernières années de la vie de Sotomayor. Ce type de document était comme une caméra braquée sur son existence. Il révélait ses habitudes, le restaurant dans lequel il aimait manger ses sushis au déjeuner, l’emplacement des parkings où il garait sa voiture, les péages des autoroutes qu’il empruntait, le nom des médecins qu’il fréquentait, même les petites folies qu’il lui arrivait de s’autoriser : une paire de bottines Edward Green à 1 400 dollars, une écharpe Burberry en cachemire à 600 dollars…
Gaspard finit par lever la tête, déçu.
— Je ne vois rien qui relie directement Adriano à Tibberton, ni trajet régulier, ni facture d’eau ou d’électricité, ni prélèvement en provenance de magasins de la région.
— Ça ne veut pas forcément dire grand-chose. Un flic comme Adriano est capable de masquer des mouvements financiers en instaurant une double comptabilité ou en réglant en liquide. Mais certaines dépenses régulières sont troublantes.
Quatre magasins revenaient en effet fréquemment. Home Depot et Lowe’s Home Improvement d’abord. Les deux plus grandes enseignes de bricolage, de construction et d’outillage du pays. Le montant des factures était élevé, laissant présager d’importants travaux. Le genre d’aménagements — insonorisation, renouvellement de l’air… — que vous pouviez être contraint de réaliser si vous vouliez séquestrer quelqu’un sur une longue période.
La troisième entreprise était moins connue, et ils durent la chercher sur Internet pour découvrir son secteur d’activité. LyoφFoods était une boîte spécialisée dans la vente en ligne de nourriture lyophilisée. Sur son site, on pouvait notamment trouver tout un tas de rations militaires ou de survie. Des packs constitués de boîtes de sardines, de barres énergétiques, de bœuf séché et de plats lyophilisés longue conservation. L’entreprise fournissait des randonneurs ou des marins, mais également tous les citoyens — de plus en plus nombreux — persuadés que la prochaine apocalypse rendait nécessaire un stockage massif de nourriture.
Enfin, les mouvements financiers montraient que Sotomayor était un client régulier du site walgreens.com, l’une des principales chaînes de pharmacie américaine. Certes, on trouvait de tout — ou presque — chez Walgreens, mais notamment tous les produits de toilette nécessaires aux bébés et aux jeunes enfants.
Madeline finit son café froid et se tourna vers Gaspard. Elle voyait bien qu’il pensait la même chose qu’elle. Dans leur cœur, un fol espoir. Et dans leur tête, des images auxquelles se raccrocher : celles de Bianca Sotomayor, une vieille dame fatiguée, prisonnière depuis des années d’une cave insonorisée. Une captive séquestrée par son propre fils dont elle soupçonnait sûrement la mort. Une femme qui, depuis plus de deux ans, veillait sur un enfant, se privant de tout, économisant la nourriture, l’eau, la lumière. En attendant qu’un jour, peut-être, quelqu’un vienne les délivrer.
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