En rangeant le téléphone dans la poche de sa veste, Lennon sentit le passeport. Il le sortit et l’ouvrit à la page des données, contempla la photo d’une fille qui le regardait sous le film plastifié. Une fille qui n’était pas assise près de lui sur le siège passager de l’Audi. Mais ces yeux bleus… Et les traits, d’une incroyable finesse, les pommettes hautes, les cheveux blonds.
Il se tourna vers Galya, approcha le passeport de son visage pour examiner les deux visages côte à côte.
« Qu’est-ce que vous regardez ? demanda-t-elle.
— Ça peut se concevoir.
— Quoi ?
— Que je me comporterai toujours comme un putain d’imbécile », répondit-il en démarrant la voiture. Il passa une vitesse, doubla la porte du commissariat et accéléra. Le brouillard se referma derrière lui.
* * *
Plutôt que de gagner l’autoroute, au nord, il fila par Crumlin Road et Ligoniel Road pour se diriger vers l’ouest où il prendrait des routes de campagne, s’arrêtant seulement pour retirer de l’argent à un distributeur. La voiture endommagée attirerait l’attention des agents de la circulation qui guettaient les chauffards ivres au lendemain de Noël, et il ne pouvait pas risquer d’être arrêté.
L’autoroute offrait une voie plus rapide, mieux éclairée, et moins glacée, mais les routes secondaires étaient moins empruntées. Il roula lentement, se méfiant du verglas, attentif aux panneaux de signalisation. Même avec ce détour, ils auraient déjà dû être arrivés, quand le portable de Lennon sonna, quarante ou quarante-cinq minutes plus tard, mais, du fait des conditions atmosphériques, ils se trouvaient encore loin de leur destination.
À l’écran, le numéro du sergent Connolly s’afficha.
Pourquoi appelait-il ? Au lieu de fêter Noël chez lui, en famille, comme tous les autres êtres humains normaux.
« Qu’est-ce qui se passe ? demanda Lennon.
— Où êtes-vous ?
— Au volant », répondit Lennon. Il conduisait d’une main, gardant les yeux sur la route qui se perdait dans le brouillard.
« J’ai appelé Ladas Drive. Ils m’ont dit qu’ils vous attendaient.
— Ça me prend plus de temps que prévu, dit Lennon, évitant de fournir la vraie réponse. À cause de la météo.
— J’ai reçu un appel d’un collègue, reprit Connolly, un agent avec qui je faisais équipe quand je suis sorti de Garnerville. C’était un des gars qui surveillaient Paynter à l’hôpital. Je me suis dit que vous voudriez savoir…
— J’écoute, dit Lennon.
— Paynter s’est suicidé. »
Lennon ralentit, arrêta l’Audi sur le bord de la route et alluma ses feux de détresse.
« Comment ? demanda-t-il.
— Il a simulé une crise d’épilepsie, expliqua Connolly, et il a profité de l’agitation pour prendre le Glock d’un policier. À ce qu’il paraît, ça a été chaud pendant une ou deux minutes. Ils ont cru qu’il allait s’évader.
— Mais finalement, non…
— Non. Il a annoncé qu’il avait tué huit femmes, sans en éprouver aucun remords. Ensuite, il a mis le canon dans sa bouche et il s’est fait sauter la cervelle.
— Bon sang, dit Lennon.
— Bref, j’ai pensé que vous aimeriez être mis au courant.
— Oui, merci, dit Lennon. Hé, au fait…
— Quoi ?
— Je ne viendrai peut-être pas travailler pendant quelques jours. Peut-être plus longtemps.
— Ah bon ? En ce moment ? Mais il y a…
— Vous saurez tout demain. Promettez-moi juste quelque chose…
— Quoi donc ?
— Surveillez vos arrières, conseilla Lennon. Cette affaire pourrait bien devenir dangereuse. Faites attention à ce que vous dites et à qui vous parlez. Surtout si vous recevez la visite de quelqu’un de la Branche spéciale.
— La C3 ? fit Connolly. Qu’est-ce qu’ils ont à voir avec Paynter ?
— C’est compliqué, répondit Lennon. Gardez profil bas, OK ?
— OK, dit Connolly. Inspecteur… Tout va bien ? S’il y a quoi que ce soit que je puisse faire pour vous… C’est vrai, vous avez été sympa avec moi, alors, n’hésitez pas.
— Je vais très bien, dit Lennon. Ne vous inquiétez pas pour moi. Faites attention à vous, c’est tout. »
Il raccrocha et déposa le téléphone dans le porte-gobelet. Galya remua sur le siège à côté. Elle s’était endormie avant même qu’ils ne quittent la périphérie de la ville, et elle le regardait à présent d’un air égaré, les paupières lourdes.
« Il s’est passé quelque chose ? » demanda-t-elle.
Lennon songea à lui cacher ce qu’il venait d’apprendre, mais il se ravisa. Elle avait affronté tant de dangers. Savoir que l’un d’eux était définitivement écarté ne pouvait pas lui faire de mal.
« Edwin Paynter, répondit-il. L’homme qui vous a séquestrée dans cette maison. Il est mort. Il s’est suicidé. »
Elle fit le signe de croix et regarda droit devant elle, sans que son visage ne trahisse aucune émotion.
« Il méritait de mourir, dit Lennon. Pour ce qu’il vous a fait. Et peut-être à d’autres.
— Non, dit-elle. Seulement Dieu fait mourir. Ce n’est pas à vous de dire. Pas à lui. Seulement à Dieu. »
Lennon ne souhaitait pas discuter. Il passa la première et desserra le frein à main. Dans dix minutes, pensa-t-il, un quart d’heure tout au plus, ils arriveraient à la maison d’hôtes. Il replongea dans le brouillard, regrettant de ne pas partager avec la jeune fille ce rêve enfantin de justice.
Galya demeura songeuse pendant le reste du trajet. L’homme qui l’avait séquestrée se disait pasteur, chrétien, mais avait-il même une âme ? Et dans ce cas, où était allée cette dernière quand il s’était ôté la vie ?
Que ressentait-elle en pensant à sa mort ? Du soulagement ? De la satisfaction ? De la pitié ? C’était tout cela à la fois, mais elle éprouvait aussi, logée au fond de son cœur, de la colère. Parce qu’il n’aurait pas à se tenir devant elle, il ne saurait pas qu’elle avait été la plus forte.
Elle s’en voulut de sa jubilation, même si elle ne la montrait à personne. Mama ne l’avait pas élevée en encourageant la malveillance. Mais elle avait survécu, elle pouvait au moins en être fière. Galya laissa son esprit vagabonder. Elle s’imagina, morte dans cette cave, et ce monde gris était la vie qui venait après, un éternel voyage dans les ténèbres et la brume. Prise d’une envie de pleurer, elle ferma les yeux pour retenir ses larmes.
Quand elle se ressaisit, la voiture pénétrait dans la cour d’une superbe maison de campagne. Lennon gara la voiture à une extrémité, sous la ramure d’un arbre dénudé.
« Nous y voilà », dit-il.
Il descendit, ferma sa portière et alla ouvrir celle de Galya. Elle accepta la main qu’il lui tendait pour l’aider à sortir. Des lumières scintillaient à l’horizon, répandant un halo iridescent dans le brouillard.
« Qu’est-ce que c’est, là-bas ? demanda-t-elle.
— L’aéroport, répondit Lennon.
— Et ici ? Où sommes-nous ?
— C’est une maison d’hôtes. Comme un hôtel. On va passer la nuit ici. Venez, ne restons pas dans le froid. »
Il ferma la voiture et entraîna Galya vers la maison. Des lampes étaient allumées au rez-de-chaussée, visibles au travers des rideaux tirés. Il appuya sur une sonnette. Quelques instants plus tard, un rideau s’écarta à l’une des fenêtres et une femme âgée scruta la nuit.
Le rideau retomba, puis le vestibule s’éclaira derrière le verre cannelé de la porte. Une silhouette apparut, fit glisser une chaîne de sécurité et, visiblement inquiète, entrouvrit la porte.
Читать дальше