Elle avait sa petite idée, mais préféra laisser parler Chélide.
— Là encore, ça dépend. L’insomnie fatale familiale est d’origine purement génétique, la mutation d’un gène entraîne l’apparition de mauvais prions. Il en va de même pour le syndrome de Gerstmann-Straüssler-Scheinker. Autrement dit, ces maladies ne sont pas transmissibles. Mais ce n’est pas le cas ici, semble-t-il. Si on range notre nouvelle maladie dans celle du genre variante de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, c’est différent, et s’il y a eu une telle panique à l’époque, c’était non seulement parce que la maladie se propageait de bovin à bovin, mais qu’il y avait eu une transmission de bovin à homme, puis d’homme à homme. Ce qui rend cette maladie d’autant plus redoutable, c’est la période d’incubation aléatoire, qui peut aller de quelques mois à plusieurs dizaines d’années. Donc il n’est pas impossible que des personnes contaminées à la fin des années 1990 déclarent la maladie de la vache folle aujourd’hui.
Il s’éloigna des bacs d’acier et incita ses interlocuteurs à faire de même. Une fois ses gants ôtés, il se lava les mains à grand renfort de savon.
— Les tissus les plus à risque, capables de transmettre le prion anormal de la variante de la MCJ, sont principalement ceux issus du système nerveux central. Rappelez-vous les origines de la maladie de la vache folle : années 1980, une épidémie d’encéphalopathie spongiforme bovine frappe les élevages du Royaume-Uni depuis des mois. On ne comprend pas le mode de transmission immédiatement, et on finit par découvrir que la propagation de cette maladie à prions, qui touchait plusieurs dizaines de milliers de bêtes chaque année, était sans doute due à l’utilisation de farines animales, produites à partir de carcasses et insuffisamment décontaminées. Dans ces farines, il y avait des tissus cérébraux, porteurs des prions mal formés. Pour vous donner une image simple mais qui résume bien la situation, les vaches saines mangeaient en quelque sorte le cerveau de vaches malades et devenaient elles-mêmes malades.
Lucie eut soudain une image vive en tête : Mev Duruel, en train de dévorer des organes d’animaux lorsqu’elle avait été recueillie par le spécialiste des araignées… Ses tendances anthropophages… Et ses tableaux avec ses personnages indifférents à la mort. Des indigènes touchés, eux aussi, par cette maladie ? Des cannibales sains, qui auraient mangé le cerveau d’individus malades, propageant ainsi le mal ?
Elle n’eut pas le temps de prolonger sa réflexion, car Chélide l’interrompit :
— Mais le système nerveux central n’est pas le seul mode de propagation. La bile, les intestins, le système lymphatique sont des vecteurs, de même que la transmission par voie sanguine. C’est pour cette raison que toutes les personnes qui avaient séjourné en Angleterre durant la crise de la vache folle ont été interdites de dons du sang en France, par exemple. On voulait limiter les risques de transmission de la maladie par transfusion et…
À ce moment-là, la porte du sas s’ouvrit sur la silhouette massive de Sharko, dont la voix claqua dans la salle comme un coup de clairon.
— Tous les membres de Pray Mev sont probablement touchés par le problème au cerveau. Et je crois que, depuis trois ans, ils sont en train de répandre en connaissance de cause la maladie en arrosant les hôpitaux de leur sang contaminé.
Cet après-midi-là, ils étaient sept dans l’une des salles de réunion du 36. Franck, Lucie, Manien, Chélide, Geoffroy Walkowiak, le spécialiste du sang, Jérémy Garitte ainsi que Bruno Bois, le directeur de la Santé rattaché au ministère du même nom. Les quatre hommes extérieurs à l’équipe venaient d’être mis au courant, dans l’urgence et la précipitation, des principaux éléments de l’affaire. Pascal et Jacques manquaient à l’appel, ils menaient des recherches et passaient des coups de fil.
Debout, sur ordre de Manien, Sharko exposait leurs dernières découvertes. Il avait parlé de la maladie dont semblait être atteint le gourou — la porphyrie —, du sang Bombay, des deux femmes retrouvées vivantes au fond d’un abri souterrain, et avait posé trois cartes d’identité devant lui. Dessus, un même visage, celui de Ramirez.
— Nous avions découvert deux fausses cartes cachées chez Julien Ramirez et ignorions jusqu’à présent à quoi elles pouvaient servir. Désormais, nous le savons. Nous pensons que tous les membres de la secte Pray Mev possèdent de fausses identités qui leur permettent d’être inscrits dans plusieurs établissements et de donner ainsi leur sang davantage que la loi ne l’autorise. Monsieur Walkowiak, vous pouvez expliquer ?
Walkowiak mit un temps à répondre, confronté comme ses voisins de table à une affaire dont il ignorait tout quelques heures plus tôt. À son tour, il se leva.
— J’ai fait plusieurs requêtes dans notre logiciel. Ce Julien Ramirez était inscrit sous trois identités — sa vraie et deux fictives — aux EFS de Lille, Caen et Lyon. Il y faisait des dons réguliers, alternant à la perfection entre les différents établissements pour être dans les règles. Il donnait des plaquettes à Lille, du plasma à Caen, et du sang total à Lyon. On peut donner du plasma tous les quinze jours, du sang total toutes les huit semaines, et des plaquettes tous les mois. Il respectait ces délais chaque fois.
— Vous n’aviez aucun moyen de le détecter ? demanda Bois.
— La carte d’identité est le seul élément que nous vérifions, et nous faisons un petit test à réponse immédiate dans le bureau du médecin pour nous assurer que le donneur n’est pas anémié. Vous vous doutez bien que nous ne possédons pas de détecteurs de mensonges. Nos professionnels sont formés pour s’assurer de la bonne foi des donneurs, mais il est presque impossible de déceler ceux qui savent mentir.
— Vincent Dupire a procédé de la même façon, intervint Sharko. Il est également connu sous les identités de Roland Burlaud et François Jaillard, dans d’autres EFS d’autres régions. Lui aussi, gros donneur de sang au-delà des lois. Les lieutenants Pascal Robillard et Jacques Levallois sont en train de mener des recherches sur un troisième individu, dont le sang a été transfusé au plongeur de l’Océanopolis, à l’ouvrier à la main tranchée et à celle qui a reçu la tuile sur la tête. C’est le trajet de ces poches-là que Willy Coulomb a suivi.
— Qui est Willy Coulomb ? demanda Bois.
Sharko mit de l’ordre dans ses notes.
— Oui, excusez-moi, on vous raconte tout dans le désordre… Willy Coulomb est un scénariste qui enquêtait sur la secte Pray Mev et qui a été assassiné le 31 août dernier. Voilà ce que l’enquête nous permet de dire aujourd’hui : le 30 ou le 31 juillet, il débarque à l’hôpital psychiatrique où est internée Mev Duruel, une patiente schizophrène concernée par notre affaire — elle peint des tableaux dont deux exemplaires trônent dans notre bureau ; je vous les montrerai tout à l’heure. Coulomb cherche « le secret du sang », car il sait que c’est autour de ce secret que s’est constituée la secte Pray Mev. Ensuite, son ex-petite amie arrive chez lui le 4 août. Coulomb est au bord de la rupture, il se cache, il a peur, peut-être que Ramirez et Dupire le traquent ou sont au courant qu’il n’est pas celui qu’il prétend être. Coulomb suit le parcours de poches de sang infectées, il remonte la piste du secret.
— Comment ? demanda Manien.
— Simplement, je dirais. Il récupère l’identité d’un des membres de Pray Mev qu’il a dû côtoyer de longs mois, se rend peut-être à un Établissement du sang et réussit à savoir où sont parties les poches de sang de cet individu, un truc dans le genre. Il retrace alors le chemin de certaines d’entre elles, commençant par l’Océanopolis. Et il trouve le secret : le sang contient « quelque chose » qui s’attaque des mois plus tard au cerveau des personnes infectées et les pousse à accomplir des actes dangereux. Sans doute prend-il alors conscience de ce qu’est en train de faire la secte : elle propage intentionnellement une maladie qu’elle porte en elle.
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