L’anatomopathologiste se redressa, se tenant le menton.
— Maladie à prions… Papouasie-Nouvelle-Guinée… Années 1950… Je suis certain d’avoir déjà lu ça quelque part. Dans un article, une vieille revue de science ou au fond d’archives. Ça remonte peut-être même à la fac. Je vais essayer de vous retrouver les sources.
Walkowiak lui tendit sa carte de visite.
— Si vous trouvez, appelez-moi, que je sois au courant.
Chélide acquiesça et empocha la carte. Pascal se leva de son bureau et vint rejoindre le groupe.
— Excusez-moi de vous interrompre. Ça y est, on a fait des recherches sur les identités des donneurs de sang de Pinault, Rubbens et Mourtier. D’après les fichiers de la Sécu, il n’existe pas de Félix Magniez ni de Thierry Lopez nés un 8 janvier 1989. Mais en revanche, Cédric Lassoui, dont le sang a été transfusé à Carole Mourtier, existe bel et bien, il habite un quartier chaud d’Aubervilliers. Casier assez chargé, petite délinquance classique : vols à l’arraché, agressions, drogue…
Les yeux de Manien brillèrent.
— Ça veut dire qu’on tient potentiellement l’un des membres de la secte qui refourgue son sang malade. J’appelle le juge. On va taper Lassoui demain, à la première heure. Je vais solliciter de nouveau la BRI, pas de risques. Si ce salopard est lui aussi touché au cerveau, il n’aura pas peur de se faire flamber ou de sauter par la fenêtre à la moindre alerte. On doit à tout prix le coincer vivant et lui faire cracher tout ce qu’il sait.
En ce début de soirée, ils étaient quatre autour de la table. Deux adultes, deux enfants. Une famille unie, de classe moyenne, avec ses hauts et ses bas — surtout ses bas. Sharko observait ses deux fils, confortablement installés sur leurs chaises évolutives, le nez plongé dans leur purée. Il avait toujours veillé à ce qu’ils ne manquent de rien, quitte à se serrer la ceinture. Il les voyait déjà entrer à l’école primaire — celle des grands, puis affronter le collège où ils connaîtraient leurs premiers émois amoureux, les premiers échecs, aussi. Plus tard, l’un s’orienterait peut-être vers la médecine, l’autre vers l’architecture ou l’aviation. Mais peu importait le métier : chacun à leur manière, ils aideraient le monde à tourner, ils accompliraient de beaux projets, auraient une vie dont lui, leur père, serait fier, avant qu’arrivent les petits-enfants, le plus nombreux possible pour égayer la maison. Avec Lucie, ils auraient tous les deux des cheveux blancs, des os fatigués, mais ils seraient heureux. Sharko ne demandait rien de plus. Juste un bonheur simple, accessible, auquel chacun sur cette Terre devrait avoir droit.
Il secoua la tête quand il entendit le téléphone de Lucie vibrer. Retour à la réalité, celle où des salopards polluaient le sang et contaminaient des innocents, la tête farcie de convictions débiles.
Lucie décrocha, tandis que Janus léchait les doigts chargés de purée que lui tendait Jules. Sharko comprit que Jaya était à l’autre bout de la ligne, que Nicolas, après avoir débarqué ici la veille, venait d’aller frapper à la porte du domicile de leur nounou. Elle ne l’avait pas laissé entrer, mais elle paniquait, désormais : comment avait-il obtenu son adresse ? L’avait-il suivie ? Il était plus de 20 heures ! Lucie la rassura du mieux qu’elle put : Nicolas était policier et ne lui ferait jamais de mal. Son doigt tremblait lorsqu’elle appuya pour raccrocher.
Franck se leva d’un coup, chassant si fort sa chaise sur le côté que les jumeaux sursautèrent. Il n’avait pas touché à son assiette.
— Je vais le tuer. Je te jure que je vais le tuer.
Il se précipita sur ses clés de voiture et se dirigea vers la sortie. Lucie fonça pour lui faire barrage, elle avait vu la veine s’épaissir sur son front et était terrifiée de voir ses yeux si noirs : les mêmes que ceux apparus dans la cave de Ramirez.
— Non, Franck !
— Tu crois que je vais le laisser continuer ? Pousse-toi !
— Je ne bougerai pas. Reste ici, je t’en prie. Il n’a rien, aucune preuve, il cherche seulement à nous pousser à bout.
— C’est fait !
Sharko força le passage. Il la poussa d’un geste sec et disparut dans la nuit. Lucie jaillit, tenta d’ouvrir la portière, mais Sharko avait déjà enclenché la marche arrière. Les gravillons giclèrent. Dix secondes plus tard, le moteur hurlait dans la rue. Lucie se précipita vers le tiroir fermé à clé où ils rangeaient leurs armes. Sa poitrine se serra.
Il ne restait qu’un pistolet : le sien.
Franck grilla un feu rouge, s’engagea sur le périphérique, slalomant entre les files. Il ne voulait pas que le temps de trajet atténue sa hargne, il voulait débarquer là-bas, brut de fonderie, et coller une raclée à ce fichu merdeux. Lucie n’arrêtait pas d’appeler, il coupa son téléphone.
Châtillon, Malakoff, Vanves, Boulogne. Avenue Pierre-Grenier. Sharko se gara aux forceps entre deux voitures, fourra le flingue dans sa ceinture et traversa en courant. Devant l’immeuble, il appuya sur tous les boutons de l’Interphone sauf celui de Bellanger. Quelqu’un lui ouvrit.
Quatre étages au pas de course, la main accrochée à la rampe. Relents de mauvais souvenirs. La dernière fois qu’il était venu ici remontait à la mort de Camille. Nicolas avait déjà commencé à plonger.
Numéro 43. Deux coups secs sur le bois. Attente. Pas un bruit. Le flic tourna la poignée, prêt à défoncer la porte, mais elle n’était pas verrouillée.
Il s’invita à l’intérieur, referma derrière lui, histoire de lui réserver un comité d’accueil. Lumière. L’appartement avait vieilli, torpillé d’odeurs de clope et de whisky. Il vit la grosse tache foncée, sur l’un des murs du salon, et des éclats de verre au sol. Des mégots en pyramide dans les cendriers. De la paperasse partout. Sharko comprenait le désespoir de Nicolas : rien de beau entre ces murs. Pourquoi toutes ces photos de Camille, sur les meubles, la table basse ? Comment pouvait-il vivre ainsi, cerné par le regard d’une morte ?
Direction la chambre. Encore pire. Les mêmes photos, le même visage, dupliqué à l’infini, dans des cadres. Le lit au milieu de ce palais de portraits. Un kaléidoscope de folie.
Franck revint dans le salon et fourra le nez dans les papiers. Il tomba sur la copie du rapport de procédure pénale. Le feuilleta. Les passages concernant les expertises psychiatriques de Ramirez étaient soulignés en fluo. Sur le côté, un carnet Moleskine avec des notes. Sharko y jeta un œil.
Bon Dieu…
Tout y était. Les éléments de l’enquête Pray Mev, mais aussi ceux de l’ autre enquête. Ses déductions, des schémas de la cave, avec les trajectoires de balles, des indices, alignés les uns sous les autres : « Sharko a sûrement récupéré une balle au stand de tir … La munition dans le plafond est celle d’un flic … Comment Jacques est tombé malade ? Sharko a peut-être truqué le PV de constate, à cause d’un cafouillage avec les douilles… »
Franck tourna les pages, abasourdi. Nicolas avait consigné les faits de bout en bout, et il savait presque tout. Que Lucie était entrée avec une clé, cette nuit-là, qu’elle s’était battue avec Ramirez, qu’elle l’avait tué par accident. Il avait compris qu’ils avaient faussé la scène de crime et s’étaient arrangés pour récupérer l’enquête. Aux détails près, il avait dressé le tableau de la vérité.
Les pages tremblaient entre les mains de Franck. Il lut encore… Nicolas faisait mention de Simon Cordual, un collègue d’Anatole. Bien sûr… C’était par ce biais que Bellanger avait découvert le lien de parenté entre Lucie et Anatole, il était allé au commissariat d’Athis poser ses questions. Il avait emprunté une voie royale à laquelle Sharko n’avait même pas pensé une seule seconde.
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