— Lucie croyait que Ramirez n’était pas chez lui, cette nuit-là… Il s’est jeté sur elle, elle n’a pas eu d’autre solution.
— Un accident, je sais. Pour la couvrir, t’as mutilé Ramirez, et je crois que cette ordure le méritait sincèrement. Mais t’as rendu Jacques malade, t’as falsifié des papiers officiels, tu nous as regardés nous creuser la cervelle alors que tu connaissais une partie de la vérité. Tous ces mensonges…
— Tu crois que j’avais le choix ?
— On a toujours le choix…
— Et c’est entre tes mains qu’il repose désormais.
Sharko s’extirpa de son fauteuil, lui qui s’était tellement battu, toute sa vie, à coups de nuits blanches, de sacrifices, de blessures morales, physiques, de désespoir et de fausses joies, lui qui, demain à 6 heures, serait bien là, devant la porte d’une ordure, parce que c’était son job et qu’il le ferait jusqu’au bout, quoi qu’il arrive. Sa large carrure, affaiblie, un peu voûtée, se dirigea vers la sortie.
— Une dernière chose avant que tu disparaisses, l’interpella Bellanger. Tu sais que j’ai une preuve ?
Sharko se retourna. Bellanger levait son téléphone portable.
— J’ai un bon contact qui pourrait me faire un bornage du téléphone de Lucie, si je le lui demandais. Tu l’as appelée, le soir de la mort de Ramirez. Mélanie Mayeur se souvient de l’heure exacte de la sonnerie des Walkyries , elle avait regardé sur le radio-réveil, tu te rappelles ? 22 h 57, c’est clairement dit sur l’enregistrement de la garde à vue. Et qu’est-ce qu’on trouve, à deux cents mètres de l’habitation de Ramirez ?
Sharko garda le silence, séché.
— … Une antenne-relais téléphonique. Il suffirait de vérifier qu’elle a déclenché le portable de Lucie exactement à 22 h 57, le soir du 20 septembre 2015. Ce coup de téléphone, c’est la preuve qu’elle était dans cette zone géographique très précise lorsque Ramirez a été tué. Tout le monde sait au 36 que la sonnerie de Lucie est La Chevauchée des Walkyries . Et qu’entend Mayeur, ce soir-là, à 22 h 57 ? La Chevauchée des Walkyries .
Franck fixa son ancien partenaire, qui venait de baisser la tête, se massant la nuque des deux mains. Il devinait les démons qui se battaient en lui, le jour, la nuit.
— J’ai mes réponses, maintenant, soupira Bellanger. C’était tout ce que je voulais, des réponses, rien de plus. Qu’est-ce que tu croyais ? Que le petit toxico allait baver chez Manien et foutre en l’air votre famille ? Et maintenant tire-toi, Franck. Laisse-moi seul.
Quand Franck rentra, il expliqua à Lucie son tête-à-tête avec Nicolas. Elle vint le serrer dans ses bras. Était-il possible que le cauchemar prenne fin ? Qu’ils puissent envisager un avenir plus serein ?
— Tu es bien certain qu’il ne dira rien ?
— Il l’a laissé entendre, en tout cas.
Ils s’installèrent sur le canapé, soulagés. Après quelques minutes, Lucie bascula de nouveau sur leur affaire.
— Je n’irai pas interpeller Lassoui avec vous demain. Je pars tôt pour la Belgique, du côté de Spa.
— Spa ? Qu’est-ce que tu vas aller faire là-bas ?
— Matthieu Chélide a fait des recherches, il a retrouvé des infos dans un vieil article de fac de médecine, au sujet des maladies à prions, et nous a mis sur la piste d’un certain Arnaud Van Boxsom.
Elle lui tendit une vieille photo en noir et blanc, imprimée depuis Internet. Sharko découvrit le visage clair, volontaire, d’un homme assis au milieu d’une tribu d’indigènes. Des hommes de petite taille, presque nus, tenant leurs lances avec fierté.
— Van Boxsom, un médecin qui est resté, dans les années 1950, plus de dix ans auprès des Sorowai, une tribu primitive et cannibale de Nouvelle-Guinée. Là-bas, il a étudié une maladie inconnue qui décimait les membres de la tribu. Il l’a appelée le koroba. Il s’agirait de l’une des toutes premières maladies à prions, spécifique à cette peuplade isolée. La maladie s’en prenait au système nerveux central et provoquait des tremblements irrépressibles, des pertes d’équilibre, une dégénérescence, puis la mort.
— Ça semble plus proche de la vache folle que de notre maladie.
— Oui, mais les lieux, l’époque, les prions, les peintures de Duruel, tout colle. Et d’après ce qu’a raconté Chélide, Arnaud Van Boxsom est revenu aux trois quarts fou de la jungle, ses recherches ont juste fait l’objet d’articles mais, visiblement, son travail n’a jamais été reconnu par le monde médical, faute de preuves. Aujourd’hui, il vit au beau milieu de la forêt d’Ardenne, en Belgique, coupé du monde. Ça vaut le coup d’aller le voir.
— Tu y vas seule ?
— Walkowiak sera de la partie pour le côté technique.
Sharko acquiesça, puis annonça qu’il allait se coucher. Après un détour dans la chambre des enfants, il s’effondra sur son lit, vidé de ses forces. Lorsqu’il ferma les yeux, les pales d’hélicoptères, les hurlements des Viets qui se faisaient bombarder sifflaient dans sa tête. Aux portes des rêves, il vit le visage du colonel Kurtz, maquillé de vert et de marron, armé de ses yeux froids de serpent et prêt à décimer toute forme de vie.
Franck ignorait comment le film allait se terminer, mais une chose était sûre : la fin approchait.
Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, 5 h 30. Quartiers Robespierre-Cochennec-Péri, comme enfoncés dans une gorge noire. Des barres grises s’allongeaient jusqu’au bout de la nuit, encastrées les unes dans les autres tels les murs d’un labyrinthe géant. On les présentait comme des « quartiers animés » de la ville, ils n’étaient que des incubateurs de misère et de violence. La France aussi avait sa frontière mexicaine : Paris et ses beaux quartiers d’un côté, la couronne et ses dents gâtées de l’autre.
À l’arrière du véhicule conduit par Pascal, Sharko collait sa tête à la vitre. Juste une paire d’heures de sommeil accrochées aux paupières. L’odeur de ses fils serrés contre lui… Le souvenir de son face-à-face avec Nicolas…
Retour au présent. Une pluie fine et grise donnait l’impression d’un rêve éveillé, avec les habitations qui ondulaient dans la bruine, ce ciel noir et orange pollué par la lumière diaphane de la capitale, les rails du RER qui luisaient comme une lame de couteau dans le brouillard. Enfin, ils abordèrent le quartier endormi, le seul moment de paix pour les habitants, entre 3 et 7 heures du matin, avant que la misère réapparaisse. Sharko imaginait ces jeunes qui, la journée, brûlaient la gomme de leurs scooters sur les parkings, ces sentinelles — les chouffes — qui disparaissaient dans les halls des immeubles à la vue de la moindre voiture étrangère, et l’espoir qui battait des ailes pour aller se fracasser dans les cellules des commissariats de banlieue où l’on ne savait plus quoi faire de la délinquance.
Alors qu’ils approchaient, le flic se rappelait aussi les explications de Peter Fourmentel, le journaliste au visage brûlé, au sujet des vampyres. Des jeunes en rupture avec la société, facilement influençables, côtoyant le démon et prêts à s’allier à une idéologie destructrice, pour peu qu’elle soit contre ceux qui font les règles. Un terreau parfait pour les sectes en tout genre. Des destructeurs de l’humanité, capable de faire rejaillir en l’homme ses pulsions les plus primitives et sanguinaires. Ces jeunes n’étaient que de la chair à canon, prêts à s’infliger des maladies, à se tuer eux-mêmes à petit feu avant que leur corps explose, et ils ne s’en rendaient même pas compte.
5 h 50. Les deux véhicules banalisés de la BRI et celui de l’équipe Manien se garèrent à une centaine de mètres de leur cible, dans une rue adjacente. Mise en colonne, pas de course en silence, ombres enfoncées le long des façades. Il fallait taper vite, avec précision, sans bavure, avant que les esprits s’éveillent, déjà chauffés à blanc.
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