— Viens voir.
Elle l’entraîna vers leur chambre, et Sharko reçut un autre choc au ventre. Sa locomotive attendait sur ses rails. Elle brillait. Le visage de Franck s’illumina. Il s’accroupit comme un gosse et, de ses gros doigts maladroits, fit jaillir l’étincelle qui actionna le minuscule brûleur.
Poupette toussota, vibra et, comme au premier jour, s’élança à l’assaut de son circuit. Elle était tellement heureuse sur ses rails, à circuler entre les deux pauvres vaches, s’enfoncer dans le tunnel, en rejaillir plus triomphante, prête pour un nouveau tour. Le cœur de Sharko se gonfla d’un trop-plein d’émotions, il sentit ses bras tendus sur le sol fléchir, tandis que son âme de père, d’enfant, d’amant se brisait en mille éclats.
— C’est toi qui l’as fait réparer ? Quand est-ce…
Mais Lucie avait disparu, et la porte de la chambre était fermée. Sharko se demanda s’il n’avait pas, soudain, basculé dans une autre dimension, épurée, sereine, un juste retour aux sources et aux choses simples de la vie. Seul avec sa locomotive, il se sentait bien. Il se coucha alors sur le lit, mains derrière la tête, et, bercé par les sifflements hypnotiques de Poupette, s’endormit en moins de cinq minutes.
L’enquête reprenait. Tendue, violente, monstrueuse, sanguine. En cette matinée grise et électrique — on annonçait des orages dans la journée —, Franck et Pascal patientaient à l’accueil de l’EFS Henri-Mondor, le papier du juge d’instruction en main. Geoffroy Walkowiak avait été mis au courant par le magistrat de l’arrivée de deux policiers dans son établissement et devait leur apporter toute l’aide nécessaire à l’enquête.
En attendant le directeur, Sharko termina sa conversation avec Jacques. Malmaison avait réussi à récupérer un vieil organigramme datant de 1980 de la société Plasma Inc. d’El Paso. Une trentaine de noms, de fonctions, sur lesquels Levallois devait désormais se pencher pour essayer d’en tirer quelque chose. Franck lui avait demandé de se concentrer sur les responsables de l’époque : y avait-il moyen de les contacter ?
Autre coup de fil, brève discussion, regard stupéfait de Sharko lorsqu’il raccrocha.
— C’était Lucie. Chénaix a coupé en tranches le cerveau de Dupire. Tu ne vas pas me croire. Il a repéré exactement la même anomalie que dans celui de Ramirez : une petite zone qui a l’air poreuse, au même endroit.
— C’est du délire. C’est quoi, ce truc ?
— Je n’en sais rien, mais il est évident que tout est lié : le sang, la maladie, les cerveaux défectueux. Je suis en train de me demander si ces deux salopards n’étaient pas, eux aussi, atteints par ce… « machin ».
— Comme nos accidentés ?
— Pareil, répliqua Sharko. Avec tous ces échanges sanguins qu’ils font, ces morsures, des cygnes noirs qui baisent partout. Il y en a peut-être un qui a attrapé la maladie et qui la refile à tous les autres. Je… (Il se prit la tête entre les mains.) Je ne sais pas, c’est tellement compliqué et dément. En tout cas, Chénaix a joint l’anapath, qui lui a répondu que les analyses biologiques du cerveau de Ramirez sont terminées et que… ça craint.
— Ça craint ? Ça veut dire quoi, ça craint ?
Geoffroy Walkowiak arriva d’un pas rapide. Il les accueillit avec le visage fermé et leur tendit la main.
— C’est affreux, ce qui est arrivé pour Arnaud Lestienne et la liste de donneurs Bombay. Sachez que nous prendrons toutes les mesures nécessaires pour gérer cela au mieux. Lestienne sera pénalement inquiété ?
— Ce sera à la justice d’en décider.
Sharko lui montra l’autorisation du juge en bonne et due forme, ainsi que la feuille fournie par Jérémy Garitte.
— Nous avons encore besoin de votre collaboration. Nous disposons de trois dates, heures, noms de médecins et adresses d’hôpitaux qui ont réalisé des transfusions sanguines sur des patients accidentés. Nous voudrions savoir d’où viennent les poches qui ont été utilisées à ces occasions.
Walkowiak prit les papiers, et ils s’isolèrent dans un couloir.
— Le juge ne m’a pas donné beaucoup de détails. Puis-je savoir ce que vous cherchez, exactement ?
— On a de bonnes raisons de penser que ce sang était contaminé.
Contaminé… Le mot interdit dans un EFS. Walkowiak écarquilla les yeux et lorgna autour de lui pour être sûr que personne ne pouvait les entendre.
— Contaminé ? Comment ça ? Par quoi ?
— On ne sait pas encore. Mais vu la tournure que prend l’enquête, il est fort probable que vous soyez mis dans la boucle dès aujourd’hui. Nous vous expliquerons tout à ce moment-là.
Le responsable du centre accusa le coup.
— Du sang contaminé qui proviendrait de notre circuit… Non, c’est impensable. Et vous êtes certain que votre facteur contaminant vient du sang, et non des poches ?
— Les poches peuvent contaminer ?
— Tout est source de contamination. Les poches, les instruments chirurgicaux, les objets… Il suffit d’une faille, d’un défaut. Il y a de cela quelques années, un champignon s’était mis à tuer des patients immunodéprimés en hématologie, dans des hôpitaux différents. Il a fallu des mois pour qu’on comprenne d’où venait l’infection. On avait pensé à la nourriture, à la lessive utilisée pour le linge d’hôpital, même au plastique des gobelets, impossible de trouver. Eh bien, le champignon venait d’un lot de poches de sang infectées… Bref, tout cela pour vous dire qu’il ne faut pas tirer de conclusions hâtives.
— On ne sait pas encore précisément ce qui se passe, dit Franck, on attend des résultats d’analyse de tissus cérébraux, mais on pense quand même fortement au sang. Je vais vous poser une question bête, mais est-ce que, de nos jours, des maladies graves peuvent se glisser dans le circuit du sang ?
— Si vous parlez de bactéries ou de virus, c’est quasiment impossible. Aujourd’hui, le circuit du sang est extrêmement surveillé et sécurisé, à tous les niveaux.
— On a besoin de savoir comment tout ceci fonctionne. Avant de faire nos recherches dans vos fichiers, expliquez-nous en quelques mots le circuit d’une poche.
Walkowiak les emmena vers l’accueil. Des donneurs patientaient sur des chaises dans une grande salle avec des tickets numérotés en main. Face à eux, sur la gauche, une série de portes fermées.
— N’importe qui peut donner, pour peu qu’il ait 18 ans et moins de 70 ans. Les donneurs potentiels déclinent leur identité à l’accueil, carte d’identité à l’appui. Ils remplissent ensuite un questionnaire, qui est un document de préparation à l’entretien médical préalable au don. Ensuite, ils rencontrent l’un de nos médecins qui les interroge sur leur état de santé et leurs antécédents médicaux. Au moindre risque — maladie, infection ou soins dentaires récents, séjour à l’hôpital, voyage dans certains pays étrangers, transfusion —, on empêche le don… Suivez-moi.
Ils entrèrent dans la salle de don à proprement parler. Des personnes étaient allongées dans des fauteuils confortables, reliées à de grosses machines ultraperfectionnées. Des infirmiers allaient et venaient, décrochaient des poches, bipaient des codes-barres. Sharko pensait à l’histoire de Malmaison au sujet des centres de collecte à la frontière et il imaginait bien les conditions de prélèvements, quarante ans auparavant : une poche, une aiguille, et le tour était joué. Ici, on en était à des années-lumière, avec tous ces automates et cet environnement clinique d’une propreté irréprochable.
— Dans n’importe quel EFS, on prélève uniquement ; jamais de transfusion. Les patients peuvent donner du sang total, du plasma, des plaquettes ou des globules rouges. Même des globules blancs, mais c’est plus rare. Les machines leur réinjectent le nécessaire — s’ils ne donnent par exemple que le plasma, on réintroduit le reste dans l’organisme en temps réel, grâce aux machines. Nous prenons le plus grand soin de nos donneurs.
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