Sharko observait les rivières pourpres dans les tuyaux, ces poches rouges ou jaunâtres — la couleur du plasma — qu’on empilait dans des caisses bleues armées de scellés.
— Regardez, des tubes d’échantillons sont prélevés en même temps que la poche, ils partent par transporteur spécialisé dans l’un de nos dix-sept laboratoires de qualification biologique, où l’on va faire deux types d’analyse : caractérisation du sang permettant d’assurer la compatibilité donneur/receveur et de prévenir ainsi tout accident transfusionnel, et surtout, le dépistage de nombreuses maladies transmissibles : hépatite B, C, syphilis, VIH… Aucune analyse ne peut aboutir à un « peut-être. » Au moindre doute, on détruit la poche correspondant aux échantillons.
Il les emmena près d’une des caisses et prit une poche pleine entre ses mains. Les policiers remarquèrent un ensemble de codes-barres, le groupe sanguin, la date, l’heure…
— Seulement après, la poche entre dans le circuit de préparation, où elle va elle-même subir tout un tas de traitements destinés à éliminer les risques. Ces poches sont à la base équipées de filtres qui piègent la quasi-totalité des globules blancs — les principaux porteurs de virus. Le contenu de la poche de sang total est ensuite séparé en trois catégories par centrifugation : les globules rouges, le plasma et les plaquettes. Là encore, pour chaque composé sanguin, il y a une batterie de procédures : traitements physico-chimiques, quarantaine, congélation, viro-atténuation. Les microbes ne peuvent résister à une telle série d’épreuves. Vous devez savoir qu’on ne transfuse jamais une poche de sang total, mais uniquement les globules rouges. Pas de gâchis, tout est optimisé.
Il pointa un ordinateur.
— Au niveau informatique, un système de verrou complexe interdit toute faille dans notre système. Une poche ne pourra jamais pas être transfusée tant qu’elle n’aura pas reçu l’aval de plusieurs personnes qualifiées, au fil du parcours. Quand tout est vérifié, la poche est libérée et peut ainsi être distribuée aux structures hospitalières.
Sharko y voyait un peu plus clair. Le trajet d’une poche était tracé à l’aide de ces codes-barres, du début à la fin, et fort complexe. Combien de kilomètres parcourait-elle ? Combien de laboratoires à traverser avant de se déverser dans les veines d’un receveur ?
— Le sang transfusé à un patient peut provenir de l’étranger ?
Sharko songeait bien sûr au sang mexicain malade, à Plasma Inc.
— Avant oui, mais on a cessé d’importer depuis des années. La France est aujourd’hui en autosuffisance, le circuit reste interne. En termes de transfusion, on va dire que les receveurs reçoivent du sang cent pour cent français.
Donc, pas de connexion avec le Mexique, semblait-il. Sharko enchaîna sur une autre piste, alors qu’ils s’engageaient dans le bureau de Walkowiak.
— L’informatique n’a pas de faille, mais l’humain ? Il y a les transporteurs, les infirmiers, les techniciens, les laborantins, je dois en oublier. Ces poches circulent entre de nombreuses mains. Qu’est-ce qui empêcherait quelqu’un, à un moment donné sur la chaîne, d’injecter une saleté dans les produits sanguins ?
Le flic pensait à d’autres personnes de Pray Mev impliquées dans le circuit. Une fois assis derrière son bureau, Walkowiak considéra avec attention les dates, heures, lieux du papier fourni et se mit à pianoter sur son clavier.
— Les poches sont soudées, hermétiquement closes après le prélèvement. Des scellés sont posés pour les différents transports. Les niveaux de surveillance sont élevés, les équipes sont indépendantes, tout est mis en œuvre pour une sécurité optimale. Mais, comme ce fut le cas pour Arnaud Lestienne, on ne pourra jamais empêcher un individu isolé qui a la volonté de nuire d’aller au bout de ses projets.
Il s’immobilisa face à son écran.
— Tout est tracé dans notre logiciel Inlog. Donneur, receveur, parcours exact de la poche, médecin intervenant… Bon, j’ai des données à l’écran pour l’hôpital de Foix, le 3 août 2013, à 16 h 05. Deux poches de B positif ont été utilisées sur un patient du nom de Thomas Pinault, lui-même de groupe B positif. L’identité vous parle ?
— C’est lui, oui, notre accidenté de bus. Le plongeur de l’Océanopolis.
— Les poches qu’il a reçues proviennent de deux donneurs différents, l’un d’Annemasse, l’autre de Marseille. Je vous livre les identités ?
Robillard sortit son carnet.
— Allez-y.
— Laissez tomber le carnet, je vous imprimerai tout. Véronique Jolibert…
Il fit tourner la molette de sa souris.
— … 19 ans, elle habite Bonneville. C’était la première fois qu’elle donnait son sang, d’après sa fiche. Et le deuxième donneur… Félix Magniez, 32 ans, domicilié à Marseille. Lui est un donneur régulier à l’EFS de Marseille depuis plus de deux ans. Sang total, plasma, plaquettes… à ce que je vois, un très bon client, surtout avec un sang assez précieux — environ une personne sur dix seulement possède le groupe B positif.
Il entra de nouvelles données dans le système, en rapport avec l’accident de l’ouvrier à la main tranchée.
— Hôpital de Rouen. Là aussi, le patient est de groupe B positif. Quatre poches ont été utilisées aux urgences suite à l’amputation de sa main. Et…
Un silence. Les flics virent à quel point il parut perturbé. Il se mit à pianoter et cliquer rapidement sur sa souris. Ses yeux bondissaient entre le papier et son écran.
— Deux secondes, deux secondes. Le troisième accident… Encore un accidenté de groupe B positif, et… Mince.
Il se recula sur son siège, une main faisant crisser les poils de sa moustache.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Sharko qui s’impatientait.
— Je ne sais pas, c’est curieux. Écoutez ça : Félix Magniez, domicilié à Marseille, a donné son sang à Thomas Pinault. Thierry Lopez, domicilié à Pau, a donné à Frédéric Rubbens. Et Cédric Lassoui, domicilié à Créteil, a donné à Carole Mourtier. Les trois donneurs sont de groupe B positif, ont la même assiduité (exceptionnelle) aux EFS, avec la même variété de dons — plasma, globules rouges, plaquettes —, ils ont les mêmes caractéristiques médicales, et surtout, ils sont tous les trois nés le 8 janvier 1989.
Il releva ses yeux ronds vers les deux flics et ajouta :
— On dirait qu’il s’agit de la même personne.
Matthieu Chélide — on l’appelait M. — , anatomopathologiste à la Pitié-Salpêtrière, travaillait régulièrement en collaboration avec les médecins légistes de l’IML de la Rapée. Un grand spécialiste de l’étude des lésions des organes et des tissus, bardé de diplômes, encyclopédie vivante de la médecine, qui s’adonnait à sa passion pour le rock dès qu’il sortait de l’hôpital. Bagues aux doigts, veste en cuir cloutée, tee-shirts à l’effigie de Kurt Cobain ou de Dolores O’Riordan.
Ce jour-là, dans la salle d’autopsie, il exerçait ses fonctions et portait le masque, les gants, la charlotte, tout comme Chénaix et Lucie. En retrait, sur la table métallique, Vincent Dupire, crâne ouvert, ressemblait à une carcasse abandonnée par un lion repu et cuite par le soleil d’Afrique.
— N’approchez pas sans protections, fit-il à l’intention de Manien en désignant une tenue à gauche de l’entrée.
Manien, qui venait d’arriver, alla se vêtir. Il échangea un regard avec Lucie et s’avança vers la paillasse où Chélide et Chénaix travaillaient. Le légiste affichait un visage grave, lui qui était d’ordinaire plutôt jovial, et avait insisté pour que le chef de groupe vienne en urgence, deux heures après l’arrivée de Lucie. De fines tranches de cerveau baignaient dans un liquide translucide, au fond de deux bacs d’acier. Sur l’un était étiqueté « Vincent Dupire » et sur l’autre « Julien Ramirez ».
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