— À boire, donne-moi à boire.
Il me tend un gobelet d’eau tiède. J’en renverse la moitié sur moi. Je ne parviens plus à tenir quoi que ce soit. Il saisit le manche de la casserole avec le tissu de son blouson et la fait pivoter d’un quart de tour.
— Si seulement on avait gardé un peu de vodka. Toi, tu aurais picolé, et moi… moi aussi. L’alcool aurait tellement facilité les choses.
Il prend un morceau de nylon et le lâche dans le récipient. Ça fond tout de suite.
— C’est bien brûlant, on va y aller. Plus l’heure approche, et plus j’ai peur de te faire du mal. Et merde ! Pourquoi ça m’arrive maintenant ?
Je suis allongé à présent. Délicatement, Michel me prend la main et la roule dans la chemise de Farid, qu’il a remplie de glace.
— Depuis que ce froid nous pourrit la vie… Il va nous avantager pour une fois. Ralentir la circulation. Tu vas perdre les sensations dans ta main, comme si on l’anesthésiait. Oui, oui, tu seras anesthésié.
Il fixe encore l’outil, sa silhouette meurtrière. Mes lèvres soufflent :
— Et si tu ne parviens pas à me remonter à la surface ? Si je m’évanouis et que…
— J’y arriverai. Rappelle-toi ce qu’a raconté Farid. Notre bourreau a descendu les corps seul, sauf le mien car je suis, ou plutôt j’étais bien trop lourd. Toi, t’es un poids plume. Je réussirai à te porter là-haut.
— Tu ne peux pas en être sûr.
— Au pire, je te laisse et je reviendrai te chercher. Mais le plus important, c’est de récupérer le capteur.
Je l’agrippe par le col, à bout de forces.
— Et si tu ne reviens pas me chercher ? Et si tu disparais à tout jamais, sans appeler les secours ?
— Pourquoi je le ferais ? Tu es l’homme de la femme que j’ai voulu sauver. Celle à qui je dois donner ma moelle, ne l’oublie pas.
Nous nous jaugeons longuement en silence.
— Il n’y a pas d’autre choix, Jonathan. C’est le moment où tu dois me faire le plus confiance.
Lui faire confiance… Tout s’enchaîne sous mon crâne. Je m’imagine manchot. Mon corps, déformé par l’amputation. Moi, un alpiniste qui ai grimpé l’Everest.
— Sans ma main, je… je ne pourrai plus écrire, je… je ne pourrai même plus grimper dix mètres pour montrer aux jeunes, je… C’est tout qui s’arrête pour moi. Toute ma vie. Je… Je ne veux pas blesser mon corps, il est sacré, tu… tu me comprends ?
Il inspire profondément.
— Tu peux continuer à me priver d’Émilie. Et condamner ta propre femme, aussi. La laisser mourir, seule, dans l’ignorance. Et ta fille, tu y penses ? Toi seul peux nous rendre la liberté, à tous. Que choisis-tu ?
L’air hagard, lointain, je considère ma main, je remue mes doigts qui commencent à geler. Ces doigts, ils m’appartiennent, ils se sont battus pour exister, me hisser si loin, si haut, dans la verticalité du monde. Je ne veux pas les perdre, je refuse de mutiler ce corps qui m’a tant donné.
Et pourtant, je bafouille :
— On… on le fait, Michel… On le fait… Mais avant…
Avec la pierre tranchante, je m’approche de mon calendrier. Je trace difficilement un dernier trait dans le matelas en mousse.
— Huit jours. On a tenu au moins huit jours dans cet enfer. Je veux que ce tapis reste ici, comme le témoin de notre calvaire.
Au-dessus de moi, je regarde la photo Polaroid de nous trois une dernière fois, la décroche et la pose à côté des petits bâtons gravés dans le tapis. Puis je reprends ma position. Michel découpe de larges lamelles de tissu dans l’ex-blouson de Farid.
— C’est pour les pansements… Et puis…
Avec le tranchant de son outil, il taille dans les semelles des chaussures de Farid, restées dans un coin. Il grogne face à l’ouvrage, puis me tend une bande caoutchouteuse d’une dizaine de centimètres.
— Pour toi. Tu te la fourreras entre les dents, le moment venu, et tu mordras, de toutes tes forces.
— Oui, oui… Mordre… Ils le faisaient, au Moyen Âge, hein, Michel ? Et ils survivaient. Il n’y a pas de raison.
Il hoche la tête.
— Et maintenant, on attend. Dès que tu n’arriveras plus à remuer tes doigts, on y va.
Il s’assied en tailleur, en face de moi, la hache entre les jambes. Il a ôté ses gants, ses doigts tremblent. Avec les flammes, son masque joue en tonalités orange et rouges, on dirait le diable. Je grince des dents, à n’en plus finir, mes mâchoires me tiraillent. Mes ongles crissent sur le mors, je ferme les yeux et respire au ralenti. Juste une main… Un stupide morceau d’anatomie, contre la vie de ma femme. Certains sacrifieraient un rein, une cornée pour une poignée de billets.
Si fort que je contracte, le pouce ne bouge plus. Michel s’agenouille, il passe la lame de l’outil sur la flamme. Je tremble de partout.
— C’est l’heure.
Mes épaules tressaillent. Michel plaque ma main sur un rocher bien plat qu’il a ramené tout à l’heure.
— Tu coupes là, d’accord ? Juste entre le cerceau et ma main. Pas plus, pas plus, s’il te plaît.
Je me cabre brusquement et tire de toutes mes forces sur le cerceau de la chaîne.
— On peut encore gagner un ou deux centimètres, je le sais… Oui, oui… Un demi-centimètre, quelques millimètres supplémentaires, ou alors…
— Arrête, ça ne sert à rien. Il faut agir vite à présent.
Je lui attrape le col et me mets à pleurer.
— Un seul coup. Frappe en un seul coup, je t’en supplie.
Je repose ma main bien à plat. Michel manipule la hache nerveusement, il la lève soudain au-dessus de sa tête, je hurle et détourne le visage. Mon cœur va exploser dans ma poitrine.
Le bruit est monstrueux. Des éclats de glace se fichent dans mes joues.
Je ne sens plus rien.
Je rouvre les yeux, incapable de réaliser ce qui vient de se passer. Ma main est toujours là. Michel observe la sienne, la tourne, la retourne.
— Un jour mes doigts sont passés dans une trancheuse. Je les ai vus disparaître dans un trou d’évacuation, avec les fluides des cochons. Comme de petits troncs d’arbres. Je… Je ne les ai plus jamais revus. Je pense souvent à ça, je…
— Quoi ? On s’en fout ! Vas-y ! Frappe !
— Non, non… Pas maintenant. Je… (Long silence.) On peut encore attendre un peu, hein ? Ça fait mal, des doigts coupés. Ça ressemble à des aiguilles chauffées à blanc, qu’on t’enfonce une à une. Une main, ça doit être encore pire. On peut…
Le gaz commence à s’essouffler. Je donne de grosses claques sur sa face d’acier.
— Fais-le ! Tranche cette main !
Je le perds, il se fige en regardant son fichu membre estropié.
— Tu l’as tué, Jonathan ? Dis-moi juste si tu l’as tué. Moi, je ne peux pas faire de mal à des innocents. Tu le sais.
Le gaz tressaute, pour la deuxième fois. Ce n’est pas le moment que Michel sombre. Je me mets à hurler :
— Le troisième mot disait la vérité ! Je suis un tueur !
Mes yeux ne reflètent plus que de la haine. Michel me regarde, immobile.
— Oui, j’ai tranché la corde en maudissant Max Beck !
Je me mets à rire. Ce rire dément qui devient incontrôlable et m’envahit les tripes.
— Il avait presque réussi à remonter avec les nœuds Prussik. Il n’était plus qu’à un mètre de moi quand j’ai coupé. Je l’ai tué pour avoir sa femme. Max est tombé en me voyant perché au-dessus de lui. T’es ici à cause de moi. Parce que je suis un assassin. Parce que je paie mon crime. Je suis un menteur, un voleur et un tueur.
Je ris encore. D’un mouvement très violent, Michel pousse ma tête vers l’arrière. Sa respiration gonfle, il souffle par le nez. Ça y est, il est revenu à la réalité, il va le faire. Mon rire s’estompe sur-le-champ. Je détourne le front, enfonce le mors au travers de ma bouche. J’ai peur de fermer les yeux, mon front perle, j’ai chaud, très chaud.
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