– Vous êtes sûre que tout cela est légal ?
– Bien sûr, que ça l’est ! Et si nous parvenons à un accord, nous pouvons même vous dédommager financièrement pour le dérangement
– La subornation aussi est légale ?
– Pour un journaliste, tout est légal.
– Partez, s’il vous plaît, et ne comptez pas sur moi.
Elle se leva de très mauvaise humeur.
– D’accord ! Merci pour le whisky. Je l’ai dit dès que j’ai vu qui on avait chargé de cette affaire. J’ai pensé : « On va avoir des problèmes. » C’est toujours le cas quand on n’a pas affaire à de véritables professionnels, mais à des amateurs qui n’y connaissent rien.
Elle mit brusquement ses cigarettes dans son sac et sortit sans me dire au revoir. Je lui avais fait perdre son temps, certainement grassement payé. Un sentiment d’indignation disproportionné m’envahit au fur et à mesure que je me trouvais des raisons. C’était le comble, le point de non-retour. Il est normal qu’un policier doive affronter la pègre, le délit, le désordre mental, les ambiances les plus marginales. Il semble même acceptable que, dans son travail, il se trouve pris entre des groupes d’opérations, des affrontements avec ses supérieurs ou le pouvoir judiciaire, mais mon Dieu, avec les journalistes aussi ? C’était ça, la nouvelle conscience de la société ? On aurait dit une chasse au renard à l’anglaise : trompettes, casaques colorées et quatre cents chiens qui aboient autour de soi.
J’avais le visage en feu. Mue par une impulsion infantile, j’enlevai la poussière du fauteuil dans lequel ce rapace s’était assis. Je regardai ma maison. Elle me restait étrangère. Rien à voir avec ma vie. Toute cette affaire m’avait explosé dans les mains comme un maudit pétard et, si je n’y prenais pas garde, elle m’échapperait en laissant dans l’air un sillage brillant.
Je remplis la baignoire à ras bord et me laissai tomber dedans. Je répandis des sels de bain qui colorèrent l’eau en vert. Sur le flacon, on pouvait lire : « Ces sels ont été élaborés avec les herbes les plus exotiques et naturelles, provenant de lieux paradisiaques dans lesquels la végétation suit son cours millénaire sans être altérée par aucun agent externe de la vie civilisée. Elles constituent un élément irremplaçable quand la relaxation devient une nécessité. » Je plongeai.
8
J’eus un entretien avec le commissaire, un rapport général. Je sondai ses intentions envers nous. Nous pouvions être tranquilles. Une fois qu’une affaire était définitivement attribuée, l’amertume disparaissait, croyait-il, et il n’y avait généralement pas de gêne ou de reproches. Les choses suivaient leur cours. Une fois le convoi installé sur les rails, il aurait fallu un bon choc pour provoquer le déraillement. Quelque chose de proche de l’inertie, en fait. Mais il ne faut jamais questionner un système dont on bénéficie, c’est une règle de base pour réussir dans la vie. Le commissaire me traitait avec davantage de respect qu’au début de l’enquête. J’attribuai cela à ma croisade féministe, en aucun cas aux progrès que nous avions pu faire. Il était évident que, pour n’importe quelle démarche, il faut avoir une bouche bien entraînée à mordre. Je pensais en parler à Garzón, lui dire que, selon la théorie de Darwin, la femme aurait dû développer elle aussi de grandes mâchoires, un cri guttural. J’étais convaincue qu’il aurait plaisir à entendre ça, que cela provoquerait chez lui certaines réactions. Il était difficile de le faire bouger ; après toute une vie d’ennui, il manifestait une lassitude naturelle devant les nouveautés. Quand je lui racontai ma violente entrevue avec Ana Lozano, sa tentative de subornation et ma résistance d’assiégée à l’indignité, il resta assez froid, il ne trouva pas cela extraordinaire du tout. C’était frustrant pour moi, qui avais besoin de témoins encourageants de mon premier acte héroïque dans l’exercice du devoir.
Au moment où je sortais du bureau du chef, un policier m’aborda.
– Inspectrice Delicado, il y a un message téléphonique pour vous.
– Un quoi ?
– L’inspecteur adjoint Garzón souhaite vivement que vous vous rendiez dans les plus brefs délais au 36, rue d’Avinyó. Il n’a pas donné de détails.
J’isolai le sens derrière le style officiel. Il devait s’agir de quelque chose d’important, Garzón était peu amateur de messages et d’intermédiaires.
Je pris le métro pour arriver rapidement dans le centre. De loin, je remarquai que le numéro correspondait à un petit atelier, un de ces établissements typiques de la vieille ville qui ont résisté à la modernisation. Dans la minuscule vitrine, on distinguait plusieurs montres suspendues à un fil de fer. J’entrai et, bien avant d’avoir pu me faire une idée des lieux, je fus assaillie par le regard éblouissant de mon collègue. Je compris.
– Petra, ce monsieur dit qu’il y a quelque temps, il a réalisé le travail qui nous intéresse.
À ses côtés se trouvait un petit vieux sorti de Dickens ou de Balzac. Il me regarda avec surprise :
– Une femme !
– Eh oui, répondis-je en souriant.
Il avait la calvitie fragile et translucide d’un nouveau-né, portait un gilet gris usagé.
– Avant, il n’y avait pas de femmes dans la police. Je suppose que même si on le leur avait proposé, elles auraient toutes dit non à ce genre de travail.
– C’était une autre époque.
Garzón me regarda d’un air moqueur. Je décidai de cerner le sujet, car les digressions étaient dangereuses.
– Vous pouvez nous expliquer en quoi consistait le travail que vous avez effectué ?
– J’ai posé une couronne de pointes en rhodium sur une montre d’homme.
– Comment était cette montre ?
– Je ne sais pas, un modèle courant qu’on peut acheter n’importe où, avec un bracelet en cuir.
– Digitale, ou à aiguilles ?
– À aiguilles.
– Vous y avez posé un couvercle, une fermeture ?
– Non, j’ai juste mis les pointes et je les ai trempées dans un bain de rhodium parce qu’il voulait qu’elles brillent et soient bien solides.
Je sortis la petite boîte contenant la preuve.
– Pourrait-il s’agir de l’une des pointes que vous avez placées ?
Il changea de lunettes, chaussant une paire en piteux état.
– Oui, c’est possible.
– Vous vous rappelez qui vous a demandé d’exécuter ce travail ?
– Oui, un jeune homme, grand, d’une vingtaine d’années.
– Vous avez son nom et son adresse ?
– Non, je ne demande qu’un numéro de téléphone pour le contact.
– Vous lui avez parlé à ce numéro ?
– Je n’ai pas eu le temps de l’appeler, il est venu avant.
– Il ne vous a pas dit pourquoi il voulait faire exécuter ce genre de travail sur une montre ?
– Non.
– Et ça ne vous a pas étonné ?
– Ici, il vient toutes sortes de fêlés, ils vous demandent de graver des noms ou des phrases sur les bijoux, des petits cœurs. J’ai fait des plaques en or pour des colliers de chien, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise !
– D’accord, vous pouvez nous donner ce numéro ?
– Je ne l’ai pas ici. Il est chez moi, c’est là que je garde les vieux livres de comptes. Dites, qu’est-ce que vous cherchez ?
– On peut aller chez vous ?
– Maintenant ? Impossible ! Il n’y a personne pour garder la boutique. Si un client vient et trouve porte close, qui va me payer le manque à gagner ?
Il était difficile de croire qu’il allait perdre un client en s’absentant un instant, et même qu’un client se soit un jour aventuré dans un endroit aussi minable.
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