– Non.
– Tu en es sûre ?
– Oui.
Je m’assis au pied du lit.
– Cristina, écoute-moi, ton père veut certainement ce qu’il y a de mieux pour toi. Il est bien que tu ne sois pas mêlée à d’aussi sales affaires, mais tu dois me dire tout ce qui s’est passé. Le type qui t’a violée est un fils de pute, et on le coincera, ça ne fait aucun doute. Mais il ne va pas tomber tout seul dans le piège, il faut que quelqu’un nous donne des détails, une indication, aussi minime soit-elle, parce que je t’assure que nous n’avons aucune piste. Ce petit détail-là sera comme de le pousser très fort vers nous. Ta mère l’a compris et m’a laissée entrer.
Elle me regarda, les yeux pleins de larmes.
– J’étais si tranquille et maintenant je dois partir à New York. Je ne connais personne là-bas.
Je perdais mon temps. Cette fillette était perdue au fond d’un labyrinthe où s’étaient estompés les motivations, le sens de la réalité. Je devais partir tout de suite parce que, sinon, je finirais par céder à la tentation de dire à Cristina que son père me semblait aussi dangereux pour elle que son propre agresseur.
– D’accord, Cristina, je m’en vais. Ne t’inquiète pas pour New York, il y aura sûrement un tas d’autres jeunes avec toi. Je te souhaite beaucoup de chance.
Je lui touchai amicalement l’épaule et, au moment où j’allais sortir, j’entendis dans mon dos :
– J’ai vu la chose avec laquelle il m’a marquée.
Je restai un instant en arrêt, sans me retourner, espérant que cette phrase n’allait pas se dissoudre dans le néant. Je finis par revenir sur mes pas.
– Tu l’as vue ?
– Oui.
– Qu’est-ce que c’était ?
– Une montre.
– Une montre ?
– Oui, j’ai vu le cadran briller dans l’obscurité, et les aiguilles vertes qui indiquaient l’heure. Puis il l’a refermée.
– Il l’a refermée ?
– J’ai entendu comme le claquement d’un boîtier et je ne l’ai plus vue.
– C’était une de ces montres anciennes de gilet qui ont un couvercle ?
– Je ne sais pas, je ne sais pas comment elle était, il n’y avait pas de lumière, ce que j’ai entendu était peut-être autre chose, je ne peux pas savoir.
– Bon, d’accord, c’est déjà beaucoup. Maintenant, on peut se mettre en chasse.
– J’aimerais bien.
Elle n’en dit pas davantage, mais c’était au moins un souhait exprimé à haute voix, elle allait peut-être même pouvoir échapper au plan de salut que son père avait conçu pour elle.
L’inspecteur adjoint fut très content d’apprendre que j’avais progressé. Bon, la première hypothèse, absurde, était la bonne, maintenant nous savions ce que nous cherchions : une montre. Les brumes devenaient moins opaques. De son côté, il en était à la cinquantième bijouterie, ce qui était déjà quelque chose et méritait d’être fêté. Nous allâmes au bar. L’étape suivante impliquait de revenir en arrière, il fallait retourner voir le bijoutier qui collaborait avec nous et lui demander de centrer davantage le tir. Parmi tous les ateliers susceptibles de travailler le rhodium, combien produisaient-ils davantage de montres que de bijoux en général ? La réponse n’écarterait pas les autres, n’importe quel bijoutier avait pu placer les pointes autour d’une montre sans que ce soit pour autant sa spécialité, mais peut-être grâce à la méthode des préférences parviendrions-nous à faire passer quelques noms en tête de liste et à gagner du temps.
– Ça démarre fort, dit Garzón.
– Vous êtes très optimiste.
Mais moi aussi, sans l’être beaucoup, j’avais changé d’attitude. Je m’étais complètement investie dans l’enquête, ce n’était plus quelque chose d’extérieur et sur quoi l’on pouvait porter un jugement, mais notre affaire, une affaire que nous allions résoudre, même si cela devait nous coûter la vie.
Le froid diminua. La nuit était claire. Je garai la voiture dans la rue et, au moment où j’allais entrer chez moi, quelqu’un surgit de l’ombre et m’appela. J’étais devant le mur et ne distinguais rien, mais, un instant plus tard, une femme s’approcha de la lumière du réverbère.
– Inspectrice Delicado, accordez-moi un instant.
– Qui êtes-vous ?
– Ana Lozano, vous vous souvenez de moi ?
– Non, mentis-je.
– Je dirige l’émission La vie compliquée . Je peux entrer ?
J’aurais dû me douter que l’oiseau charognard ferait une nouvelle tentative. Un atavisme d’éducation me poussa à la faire entrer chez moi. Elle ôta son manteau avec satisfaction et, sans que je l’y aie invitée, alla s’installer dans un fauteuil. Elle fouilla un bon moment dans son grand sac. Soudain je réalisai que j’étais un policier et qu’il n’était jamais prudent de laisser entrer une étrangère chez moi. Mais il était un peu tard pour songer à la prudence, je pouvais juste m’arranger pour qu’elle parte rapidement. Elle m’offrit une cigarette tandis qu’elle regardait les piles de livres.
– Vous venez d’emménager ?
– Oui.
– C’est une très jolie maison.
La mauvaise humeur m’envahit soudain.
– Dites-moi en quoi je peux vous être utile.
Elle eut un sourire déplaisant, investie d’une autorité morale dont elle était persuadée.
– Vous faites votre devoir, n’est-ce pas, Petra ? Le métier de policier est sacré aux yeux de la société. Mais j’aimerais que vous compreniez que celui de journaliste l’est aussi. C’est grâce à nous que les choses arrivent pour les gens, avant que nous ouvrions les portes au public, les faits n’existent pas pour l’essentiel. Dans nos mains se forge non seulement l’opinion mais aussi la réalité.
– Vous êtes comme Dieu.
– Il y a de ça.
Elle me regarda comme si j’avais été une indigène sortant de ma brousse et qu’elle avait dû me convaincre de l’existence d’inventions aussi évidentes que l’électricité.
– Je prendrais bien un verre.
Cela aurait été le moment de faire éclater ma dignité et de transformer cette scène de comédie en un drame espagnol. Mais, conservant mon inertie civilisée, je lui servis un whisky avec de l’eau.
– Écoutez, Petra, il n’y a pas de quoi en faire un drame. Vous n’êtes pas différente des autres. Tous les policiers collaborent avec nous : inspecteurs, subordonnés, et même vos propres supérieurs. C’est un signe des temps. Et puis, si vous le souhaitez, je pourrais ne pas citer mes sources.
Je souriais comme une idiote, sans savoir sur quoi allaient déboucher ses propositions.
– Écoutez, Ana, il ne s’agit pas d’une question d’ordre strictement moral ; il se trouve que je n’aime pas votre émission.
– Parce que nous avons été durs avec vous ?
– Non, parce que c’est un ramassis de saletés.
Pour rien au monde elle n’allait se montrer offensée.
– Je comprends, si on la regarde d’un point de vue esthétique, elle peut donner cette impression, mais vous devez comprendre qu’il s’agit d’un service rendu à la communauté, et la communauté est comme elle est. Il n’est pas en notre pouvoir de la changer. Et puis, il n’est pas non plus nécessaire que vous nous révéliez des secrets d’État, il suffirait de nous tenir au courant de la piste que vous suivez au fur et à mesure, de confirmer ou d’infirmer de temps en temps un point précis… Par exemple, la maison où vous vous êtes rendue aujourd’hui était celle de la dernière victime, n’est-ce pas ?
Un câble à haute tension me frôla :
– Vous m’avez suivie ?
Elle prit un air ennuyé :
– Allons, ne soyez pas théâtrale ! Vous dites cela comme s’il s’agissait d’un délit, mais ce n’est pas le cas, nous procédons nous aussi à des enquêtes, et si vous ne collaborez pas…
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