– Vous ne savez pas ce que je donnerais pour assister à un opéra ici ! Disons, Madame Butterfly . Cette belle Japonaise désespérée, qui s’arrache les cheveux, les petits ponts des jardins orientaux…
Je me mis à rire. C’était vraiment un homme excentrique. L’altercation héroïque avec le commissaire était-elle seule responsable de ce changement ? Je voulais penser que non. Il éprouvait certainement de la sympathie pour moi depuis le début. Il devait en avoir assez de jouer les hommes dignes avec moi, d’agir en représentant officiel du sexe dominant. Cette transformation était amusante à regarder, quand les portes de fer s’ouvraient derrière sa chemise rayée, un homme sensible et rêveur apparaissait. Mais, comme il l’avait dit, les circonstances font des entailles dans la vie, et il fallait tout reprendre à zéro. Ce curieux flic avait beau receler de nombreux trésors dans sa façon d’être, ils ne m’étaient plus destinés ; dès que nous abandonnerions cette affaire, il était plus que probable que nous ne nous reverrions pas.
– Et pour vous, c’est comment ?
– Quoi ?
– Vous alliez me le dire dans la rue, le fonctionnement de votre vie, vous vous rappelez ?
Je souris. Il y avait longtemps que personne ne s’intéressait plus à ma façon de penser, cela remontait à une autre époque, la jeunesse, la fièvre de la conversation. Garzón attendait mes paroles. On aurait dit un sénateur romain d’une province du Sud. Je voyais sa naissante calvitie occipitale se refléter dans un miroir.
– Eh bien… vous avez dit que dans votre vie tout fonctionne bien, et soudain un changement inattendu se produit, qui suppose une destruction. Pour moi, c’est tout le contraire, ma vie ne va jamais bien. Dès que je parviens à un point stable où les choses se répètent, je veux changer. Mais pas d’une façon consciente et réfléchie, juste par un grand élan passionnel. Alors je change de profession, de mari, de maison… je ne sais pas, c’est comme une intranquillité permanente, il faut que je donne un coup de bélier dans l’édifice, que je le piétine, que je prenne une décision inattendue, que je casse.
Un groupe d’étudiants qui se trouvaient à côté de nous éclata de rire, mais Garzón ne les entendit pas, il était absorbé, hypnotisé.
– Alors cela veut dire… que vous contrôlez votre vie.
– Non, non, si seulement je pouvais ! Cela veut dire que je suis toujours plongée dans de profonds marasmes de réflexion, que je passe à côté des bons moments, que je ne domine pas les éléments profonds de ma personnalité.
– N’allez pas si vite, inspectrice, je ne suis pas aussi cultivé que vous, je n’arrive pas à suivre.
– Ne dites pas de bêtises, je veux dire que, quand je possède quelque chose de sûr, de solide, de valeur, il y a en moi une pulsion incontrôlée qui me fait changer, sauter en territoire inconnu, dangereux. Cela m’a conduite à abandonner un jour ma carrière d’avocate et à entrer dans la police, à divorcer, à me remarier…
– Et à divorcer une nouvelle fois.
– Exactement. Je n’appellerais pas cela du contrôle sur soi.
– Mais vous faites ce que vous avez envie de faire.
Des gens étranges continuaient à passer sur les Ramblas. Nous nous tûmes un bon moment. Il sortait de la fumée par les oreilles de Garzón à force de réfléchir, il se trouvait à un point culminant de sa méditation. Il agita tristement la tête.
– Quelle histoire ! N’est-ce pas, inspectrice ?
– Comme vous dites.
J’avais l’estomac brûlé par tant d’alcool absorbé à jeun et lui proposai d’aller dîner. Sa contre-proposition me surprit, il voulait que nous allions à l’Efemérides. Je savais que cela serait trop pour moi, mais j’acceptai.
Pepe ne se troubla pas en nous accueillant. Le bar était assez animé, plein de jeunes qui buvaient de la bière avec insouciance. Quelqu’un avait accroché au mur une affiche qui disait : « Moi aussi je me suis libéré de la première pierre. » Hamed nous gratifia de son plus beau sourire.
– Qu’y a-t-il au menu aujourd’hui ? demanda Garzón en véritable habitué.
– Des fèves au yaourt.
– Ça vous dit, inspectrice ?
– Pourquoi pas ?
Pepe ouvrait des bouteilles et servait des fèves sans rien perdre de son calme. Il fallait reconnaître que tout était bien organisé. Hamed plaça devant nous deux plats fumants. Je me retournai vers mon compagnon d’enquête.
– Pourquoi aimez-vous venir ici ?
Il engloutissait la nourriture comme s’il avait dû la disputer à plusieurs chiens d’aveugle.
– Je ne sais pas, c’est gai, personne ne vous regarde, il y a des jeunes. J’ai des conversations intéressantes avec Pepe. Il a des points de vue très particuliers.
– Je sais, vous n’avez pas besoin de me l’expliquer.
– Et puis j’ai découvert la cuisine arabe, c’est une raison supplémentaire.
Il demanda que l’on nous resserve, et nous restâmes en bonne harmonie à manger et à boire, comme si nous avions fait cela toute notre vie, et comme si c’était le comble de la félicité. Quand tout le monde fut servi, Pepe et Hamed vinrent bavarder avec nous.
– Vous avez trouvé le coupable ? demandèrent-ils.
– Je crains que non.
Pepe prit la parole.
– Je suis de plus en plus convaincu qu’il s’agit d’une histoire d’initiation. Ce doit être un individu qui a fait le bien toute sa vie et qui s’est maintenant mis en tête d’essayer le mal. Je ne crois pas qu’il ait des motifs personnels, il agit par conviction intellectuelle, pour faire une expérience.
– C’est ridicule ! remarquai-je.
Garzón se mit à rire.
Les théories de Pepe se situaient toujours hors du monde, au-delà de la réalité. Quand nous étions mariés, combien de fois m’avait-il fait sortir de mes gonds, avec ses raisonnements impossibles ? Tout ce qui, lorsque je l’avais rencontré, m’avait semblé original, s’était ensuite retrouvé entouré d’un halo fantastique que je ne supportais pas.
– Nous ne sommes que des animaux transcendants, il n’existera jamais un univers exempt du mal, dit Hamed.
– Il vaut mieux éviter de vous lancer dans des spéculations, dis-je. On vient de nous retirer l’affaire.
– Ah bon ! Pourquoi ?
– Parce que Petra est une femme, dit Garzón, et j’entendis tinter le grelot de l’ironie dans ses paroles.
– Je ne trouve pas que ce soit une raison suffisante.
– Mais tu ne trouves pas non plus que ce soit une mauvaise chose, répliquai-je.
– Dans le fond, depuis qu’on t’a chargée de l’affaire, j’ai toujours pensé que confier une enquête sur le viol à une femme, c’était comme de demander à un Noir de porter un jugement sur l’apartheid. Trop d’implication personnelle.
Ils attendaient que je bondisse, alors je me sentis obligée de bondir.
– Bien sûr, Pepe, tu as raison, il faut prendre le violeur en pleine action et, avant de lui passer les menottes, lui demander : vos intentions sont-elles bonnes ?
Ils se mirent à rire, Garzón plus fort que les autres. Il devait se sentir soulagé de ne pas être pour une fois l’objet de mes invectives féministes. Pepe me donna une petite tape sur la tête.
– C’est une femme très passionnée, n’est-ce pas ?
On aurait dit un père fier de sa fille. Nous avions déjà joué à ce jeu-là, je devenais une fillette sous sa tutelle, et lui était ferme et équilibré. Nous tentions d’inverser l’équation de nos âges en changeant les rôles. Mais cet artifice amoureux ne marcha pas non plus. Garzón intervint.
– Mis à part le fait que nous n’avons pas été en mesure de vérifier quoi que ce soit, ce qui est une chose certaine, tout semble indiquer qu’on nous aurait de toute façon retiré l’affaire. À plus forte raison lorsqu’on a commencé à en parler dans les journaux. Mais Petra a protesté verbalement, elle va maintenant le faire par écrit, et je signerai moi aussi.
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