– Je ne sais pas si ça en vaut la peine. J’ai tellement la flemme !
Pepe nous servit un café et de la tarte à la groseille.
– Si on était dans un film américain, vous reprendriez maintenant l’enquête à votre compte pour retrouver ce type.
– Je déteste les films américains, dit Hamed. Ils sont toujours racistes. Et puis l’action est trop rapide pour moi, je ne suis pas très bien.
Je me dis qu’ils pouvaient passer la nuit comme ça, à bavarder, à rire, à dire des bêtises. Maintenant, je savais pourquoi Garzón venait là, ce qu’il y faisait. En réalité, pratiquement rien, végéter dans une ambiance amicale, participer à des discussions illogiques, plaisanter.
À deux heures du matin, et après plusieurs verres offerts par la maison, je pris congé. Garzón resta, me disant au revoir de la main depuis son siège. Une sorte de brouillard était tombé, des nuages bas. Je démarrai. Il n’y avait plus personne dans la rue à cette heure. Bon, voilà, c’était fini. On nous avait retiré une affaire qui n’était pas résolue. Nous avions passé une brève période de notre vie à affronter une terrible réalité, et nous n’avions rien pu faire. Nous étions ridicules, inutiles, pathétiques : le gros inspecteur adjoint et la quadragénaire qui revendiquait les droits de la femme. Un tableau bouffon !
La semaine suivante, je réintégrai mon poste à la documentation. C’était comme si j’avais mangé un peu de manne, maintenant tout me semblait insipide si je me mettais à faire des comparaisons. Le travail d’une enquête comportait une composante terriblement excitante, il aurait été stupide de le nier. C’était comme de voyager assis dans un train ; le corps restait immobile, mais les choses avançaient autour de nous, toutes les personnes impliquées continuaient à agir. On restait là, à réfléchir, à classer les faits, les yeux grands ouverts pour ne pas laisser passer la gare. Ce contact direct avec la réalité était émouvant aussi, être témoin de la misère morale, de la pourriture, de l’horreur. À aucun moment de ma vie antérieure, je ne me serais crue capable de le supporter, mais c’était un jeu d’enfant, ne pas juger, ne pas intervenir, mettre sa sensibilité de côté et finir par croire que c’était la Providence qui m’avait placée là pour faire régner la justice. Même si ça ne se passait pas du tout comme ça, y compris si on arrivait à attraper le coupable, on pouvait juste aspirer à renvoyer chacun à ses problèmes : la victime à ses traumatismes, et le malfaiteur en prison. Mais le cocktail de lutte pour le bien et le pouvoir fonctionnait comme un authentique stupéfiant que je ne goûterais plus jamais.
Au bout de quelques jours, j’avais progressé sur la voie de la sérénité que j’avais un jour projeté d’acquérir. Je rentrais tôt chez moi, me préparais à dîner, prenais un café avec des amis et je veillais à ce que personne ne me dise à qui on avait confié l’enquête : mieux valait ne pas savoir. Un vendredi soir, guidée par le désir d’être parfaite, je commençai même à installer mes livres sur les étagères. Comme toute tâche longtemps remise à plus tard, cela me parut insupportable, et je fis une pause pour boire un thé. Je m’assis une tasse à la main, allumai une cigarette, en tirai une bouffée et regardai autour de moi. Les géraniums enduits de terre dormaient toujours. Soudain le téléphone sonna. C’était Garzón.
– Mettez tout de suite la télé, la troisième chaîne.
Il ne dit pas un mot de plus et raccrocha. Au début, je ne pensai à rien, mais au moment où je m’approchais du téléviseur, l’idée qu’on donnait les premiers éléments concernant l’arrestation du violeur m’assaillit. Il ne s’agissait pas de ça, je reconnus tout de suite sur l’écran les traits de Patricia. Elle parlait en regardant la caméra sans aucune gêne, comme une véritable actrice professionnelle.
– C’était terrible, disait-elle.
Puis il y eut un travelling, et je vis qu’à ses côtés, assises dans de petits fauteuils identiques, se trouvaient Sonia et Salomé. En face d’elles, ne montrant que son bon profil, la journaliste avec laquelle j’aurais dû m’entretenir.
– Vous lui en voulez ? demanda-t-elle.
– Non, répondit Sonia.
– Que lui souhaitez-vous ?
– Juste qu’on l’attrape pour que toutes les filles comme nous puissent se promener tranquillement dans la rue.
On avait donc soigneusement préparé leur texte, pas un mot hors sujet, pas un en marge du sujet brûlant. Le téléphone sonna à nouveau. C’était Pepe.
– La télévision…
– Oui, je sais, la troisième chaîne.
Je raccrochai.
– Avez-vous eu de bons rapports avec la police ?
– Le chef était une femme, dit Patricia d’un air angélique.
– Alors elle a dû être compréhensive avec vous.
– Pas du tout ! Elle a crié après ma mère.
– Elle a crié après elle ? Pour quelle raison ?
Cette maudite chasseuse de nouvelles était disposée à enfoncer le clou.
– Parce qu’elle parlait.
– Eh bien !
– Oui, et elle nous torturait psychologiquement.
J’avalai deux fois ma salive.
– Comment cela s’est-il passé ? Explique-toi mieux.
– Elle nous réunissait et elle nous demandait la même chose à toutes ensemble. On avait honte et on se rappelait ce qui s’était passé.
La journaliste coupa alors net le dialogue et se retourna complètement vers la caméra. Les jeunes filles se retrouvèrent au second plan, grises. Seule Salomé s’était tue, je constatai qu’elle était renfrognée et fronçait les sourcils.
– Vous voyez. Précisons que les deux policiers auxquels ces jeunes filles faisaient allusion ont été retirés de l’affaire. De toute façon, elles attendent toujours que…
Je me levai d’un bond et éteignis le récepteur. Je pris une feuille de papier et commençai à écrire :
À l’attention de Monsieur le Commissaire principal de la Préfecture de police de Barcelone.
Monsieur, voyant mon honneur mis en cause et des soupçons non fondés quant à mes méthodes de travail retomber sur moi, je me dois de porter à votre connaissance qu’une menace publique pèse sur le personnel de police féminin, peu nombreux mais important, que vous dirigez. Connaissant votre sens de la justice, je me permets de vous prier…
Garzón rappela.
– Vous avez vu, Petra ?
– Oui.
– C’est insupportable, non ?
– Oubliez ça, inspecteur adjoint, laissez tomber.
– Je suis sûr qu’on les a payées pour se prêter à cette comédie répugnante. Vous croyez que le coupable a vu l’émission ?
– C’est possible, et je me demande quelles conséquences cela peut avoir.
– Je suppose que cela ne nous concerne plus.
– On verra.
– Que voulez-vous dire ?
– Rien. Je suis très fatiguée, excusez-moi, je crois que je vais aller me coucher.
– Vous en avez, de la chance, de pouvoir dormir.
– Pas vous ?
– Je n’en suis pas sûr.
– Essayez.
… de reconsidérer la décision prise par nos supérieurs de nous retirer l’affaire. Cela prouverait à quel point la police peut se laisser influencer par les informations divulguées par la presse, et créer un dangereux précédent qui…
Le téléphone sonna encore. C’était Pepe, inopportun comme toujours.
– Tu as vu ça, cette horreur ?
– J’ai vu, oui.
– J’imagine que tu dois être…
– Écoute, Pepe, je suis morte d’épuisement, voilà ce que je suis, alors on laisse un sujet aussi désagréable pour une autre fois, d’accord ?
Je ne lui donnai pas le temps de répondre. Pauvre Pepe, c’était toujours sur lui que retombait ma mauvaise humeur.
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