« Remarquables, approuva Mamantov. Je devrais même dire époustouflants, vu la calomnie pratiquée par les soi-disant “historiens”. »
Un silence gêné s’ensuivit.
« Quelle collection ! commenta Kelso. Il a dû vous falloir des années pour rassembler tout cela. » Et il a dû vous en coûter une fortune, faillit-il ajouter.
« J’ai encore quelques intérêts dans les affaires, fit évasivement Mamantov. Et énormément de temps libre depuis que je suis à la retraite. » Il leva la main pour toucher un buste, puis hésita et se ravisa. « La difficulté, bien sûr, pour tous les collectionneurs, c’est qu’il a laissé si peu de biens personnels derrière lui. La propriété privée ne l’intéressait pas, contrairement à ces porcs corrompus que nous avons au Kremlin actuellement. Quelques meubles fournis par le gouvernement, c’est tout ce qu’il avait. Ça et les vêtements qu’il avait sur le dos. Et son cahier, bien sûr. » Il adressa à Kelso un regard rusé. « Oui, ça, ce serait quelque chose. Un truc — comment dit-on chez vous ? — à se tuer ?
— Vous en aviez donc déjà entendu parler ? »
Mamantov sourit — du jamais vu —, un sourire mince, fugitif et étriqué, comme une fissure soudaine dans la glace. « Iepichev vous intéresse ?
— Tout ce que vous pouvez m’en dire. »
Mamantov se dirigea vers la bibliothèque où il prit un grand album à reliure de cuir. Sur un rayon en hauteur, Kelso aperçut les deux volumes de Volkogonov : Mamantov les avait lus, évidemment.
« La première fois que j’ai rencontré Alexei Alexeïevitch, dit-il, c’était en 1957, alors que j’étais ambassadeur à Bucarest. Je rentrais de Hongrie, où nous avions dû régler certaines choses. Neuf mois de travail ininterrompu. J’avais vraiment besoin de repos, je peux vous le dire. Nous allions chasser ensemble dans la région d’Azouga. »
Il repoussa soigneusement une feuille de papier cristal et tendit le gros album à Kelso. Il était ouvert sur une petite photographie prise avec un appareil d’amateur, et Kelso dut l’examiner attentivement pour arriver à déterminer ce qu’elle représentait. Une forêt se dressait en arrière-plan. Au premier plan, deux hommes en casquette de chasseur en cuir et veste de peau retournée souriaient, armés d’un fusil, des oiseaux morts entassés devant leurs pieds bottés. Iepichev se trouvait à gauche, Mamantov près de lui — toujours le même visage dur, mais le corps plus mince à l’époque, une vraie caricature d’agent du KGB au temps de la guerre froide.
« Et il y en a une autre quelque part. » Mamantov se pencha par-dessus l’épaule de Kelso et tourna quelques pages. De près, il sentait le vieux, la naphtaline et l’eau phéniquée. Il était mal rasé, comme le sont souvent les vieillards, avec de petites touffes grises subsistant à l’ombre du nez ou dans le creux de son large menton. « Là. »
Il s’agissait d’une photo bien plus grande, de type officiel, montrant peut-être deux cents hommes alignés sur quatre rangs, comme pour une photo scolaire. Certains étaient en uniforme, d’autres en civil. Une légende indiquait en bas : « Sverdlovsk, 1980 ».
« C’était un séminaire idéologique organisé par le Secrétariat du Comité central. Le dernier jour, le camarade Souslov lui-même s’est adressé à nous. Là, c’est moi. » Il désigna un visage austère au troisième rang, puis fît glisser son doigt vers le premier rang, jusqu’à une silhouette en uniforme, détendue, assise par terre, jambes croisées. « Et là — le croiriez-vous ? — c’est Volkogonov. Et là encore, c’est Alexeï Alexeïevitch. »
Kelso avait l’impression de regarder une photo d’officiers impériaux de l’époque tsariste : une telle assurance, un tel ordre, une si mâle arrogance ! Il ne faudrait cependant pas dix ans pour que ce monde fût atomisé : Iepichev était mort ; Volkogonov avait renoncé au Parti et Mamantov allait se retrouver en prison.
D’après Mamantov, Iepichev était mort en 1985. Il avait succombé à l’époque où Gorbatchev avait accédé au pouvoir. Mamantov trouvait que c’était un bon moment pour mourir, pour un communiste qui se respectait : Alexei Alexeïevitch avait été épargné. C’était un homme dont toute la vie avait été consacrée au marxisme-léninisme, qui avait contribué à échafauder un plan pour soutenir fraternellement la Tchécoslovaquie et l’Afghanistan. Quel bienheureux, de n’avoir pas vécu assez longtemps pour voir tout s’écrouler. Écrire l’article sur Iepichev pour le Répertoire des héros avait été un honneur, et si plus personne ne le lisait aujourd’hui… eh bien c’était exactement ce qu’il voulait dire. Le pays avait été dépouillé de son histoire.
« Iepichev vous a-t-il raconté la même chose qu’à Volkogonov au sujet des papiers de Staline ?
— Oui. Il parlait plus librement, à la fin. Il était souvent malade. J’allais le voir à la clinique des dirigeants. Brejnev et lui étaient soignés ensemble par le médecin parapsychologue Davitachvili.
— Je suppose qu’il n’a pas laissé de documents derrière lui.
— Des documents ? Non. Les hommes comme Iepichev ne gardent pas de documents.
— Des parents ?
— Pas à ma connaissance. Nous ne parlions jamais famille. » Mamantov prononça le mot comme une absurdité. « Saviez-vous qu’Alexeï avait, entre autres, eu à interroger Beria ? Nuit après nuit. Vous imaginez ce que cela a pu donner ? Mais Beria n’a jamais craqué, pas une fois en près de six mois, jusqu’à la toute fin, après le procès, au moment où ils l’ont attaché à la planche pour le fusiller. Il n’avait pas cru qu’ils oseraient aller jusque-là.
— Comment cela, il a craqué ?
— Il a gueulé comme un porc — enfin, c’est ce qu’a raconté Iepichev. Il a crié quelque chose au sujet de Staline et d’un archange. Vous imaginez ça ? Beria, entre tous, en train de virer dévot ! Mais alors on lui a mis une écharpe dans la bouche et on l’a fusillé. Je ne sais rien de plus. » Mamantov referma tendrement ses albums et les replaça sur l’étagère. « Donc, fit-il en se retournant vers Kelso avec un air d’innocence menaçante, quelqu’un est venu vous voir. Quand était-ce ? »
Kelso fut aussitôt sur ses gardes. « Je préfère ne pas vous le dire.
— Et il vous a parlé des papiers de Staline ? C’était bien un homme, je suppose ? Un témoin oculaire, de cette époque ? »
Kelso hésita.
« Son nom ? »
Kelso sourit et secoua la tête. Mamantov semblait se croire revenu à la Loubianka.
« Sa profession, alors ?
— Je ne peux pas vous le dire non plus.
— Sait-il où se trouvent les papiers ?
— Peut-être.
— Il a proposé de vous montrer l’endroit ?
— Non.
— Mais vous lui avez demandé de vous le montrer ?
— Non plus.
— Vous êtes très décevant comme historien, professeur Kelso. Je vous croyais connu pour votre efficacité…
— Il a disparu avant que je puisse faire quoi que ce soit, si vous voulez le savoir. »
Il regretta ses paroles au moment même où il les prononçait.
« Qu’entendez-vous par : “Il a disparu” ?
— Nous étions en train de boire, marmonna Kelso. Je l’ai laissé pendant quelques minutes. Et quand je suis revenu, il s’était enfui. »
Cela paraissait incroyable, même à ses propres oreilles.
« Enfui ? » Mamantov avait les yeux d’un gris hivernal. « Je ne vous crois pas.
— Vladimir Pavlovitch, fit Kelso en croisant son regard puis en le soutenant, je peux vous assurer que c’est la vérité.
— Vous mentez. Pourquoi ? Pourquoi ? » Mamantov se frotta le menton. « Je pense que ce doit être parce que vous avez le cahier.
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