Tiens, tiens… « Part en scooter avec individu dix-sept/dix-huit ans. Cheveux noirs. Pas du lycée. »
Espérandieu hésitait à prendre une photo. Trop près. Il risquait de se faire repérer. Vu d’ici, le garçon avait une belle petite gueule et des cheveux dressés en l’air avec du gel extra-fort. Il remit son casque et en tendit un deuxième à Margot. Était-ce lui le petit salaud qui la frappait et lui brisait le cœur ? Le scooter démarra. Espérandieu déboîta pour se lancer à sa poursuite. Le garçon conduisait vite — et dangereusement. Il slalomait entre les voitures, faisait décrire à sa bécane des zigzags intempestifs tout en tournant la tête et en gueulant pour se faire entendre de sa passagère. Un jour ou l’autre, la réalité va se rappeler méchamment à toi, amigo…
À deux reprises, Espérandieu crut l’avoir perdu, mais il le rattrapa un peu plus loin. Il se refusait à utiliser le gyrophare ; d’abord pour ne pas se faire repérer, ensuite parce que cette mission n’avait absolument rien d’officiel et qu’il ne se considérait pas comme en service.
Finalement, le scooter s’immobilisa devant une villa entourée par un jardin et une haute haie touffue. Espérandieu reconnut tout de suite l’adresse : il était déjà venu ici en compagnie de Servaz. C’était là qu’habitaient Alexandra, l’ex-femme de Martin, et son connard de pilote de ligne.
Et, par conséquent, Margot.
Laquelle descendit du scooter et retira son casque. Les deux jeunes gens discutèrent calmement pendant un moment, elle debout sur le bord du trottoir, lui assis sur sa bécane, et Espérandieu se dit qu’il allait finir par se faire repérer : il était garé dans la rue déserte à moins de cinq mètres des adolescents. Heureusement pour lui, ils étaient bien trop absorbés par leur conversation. Espérandieu constata que tout se passait dans le calme. Pas de cris, pas de menaces. Au contraire, des éclats de rire et des hochements de tête complices. Et si Martin s’était planté ? Peut-être que le métier de flic l’avait rendu parano, après tout. Puis la fille de Martin se pencha et embrassa son pilote sur les deux joues. Celui-ci fit pétarader son engin avec un entrain qui donna envie à Espérandieu de descendre le verbaliser, puis il disparut.
Et merde ! Pas le bon ! Vincent songea qu’il venait de perdre une heure de son temps. Il lança contre son patron une imprécation silencieuse, fit demi-tour et repartit par où il était venu.
Servaz regardait la façade éteinte entre les arbres. Blanche, imposante, toute en hauteur, avec des balcons de bois ouvragé et des volets façon chalet à tous les étages. Un toit pentu terminé par une pointe et un fronton de bois triangulaire sous l’avant-toit. Typique de l’architecture montagnarde. Enfouie tout en haut du jardin en pente, à l’ombre de grands arbres, dans ce quartier résidentiel, elle ne recevait pas la lumière de la rue. Il y avait en elle quelque chose de subtilement menaçant. Ou bien était-ce son imagination ? Il se souvint d’un passage de La Chute de la maison Usher : « Je ne sais comment ça se fait, mais au premier coup d’œil que je jetai sur le bâtiment, un sentiment d’insupportable tristesse pénétra mon âme. »
Il se tourna vers Ziegler.
— Confiant ne répond toujours pas ?
Ziegler remit son cellulaire dans sa poche et fit signe que non. Servaz poussa le portail rouillé, qui grinça sur ses gonds. Ils remontèrent l’allée. Des traces de pas dans la neige, personne n’avait pris la peine de la balayer. Servaz grimpa les marches du perron. Sous la marquise de verre, il tourna la poignée. Verrouillée. Pas la moindre lumière à l’intérieur. Il se retourna : la ville, en bas, s’étalait ; les décorations de Noël palpitaient comme le cœur vivant de la vallée. Une lointaine rumeur de voitures et de klaxons, mais ici, tout était très silencieux. Dans ce vieux quartier résidentiel perché sur les hauteurs régnaient l’insondable tristesse et le calme écrasant des existences bourgeoises claquemurées. Ziegler le rejoignit en haut du perron.
— Qu’est-ce qu’on fait ?
Servaz regarda autour de lui. De chaque côté du perron, la maison reposait sur un soubassement en pierre meulière percé de deux soupiraux. Impossible d’entrer par là : chaque soupirail était protégé par des barreaux de fer. Mais les volets des deux grandes fenêtres du rez-de-chaussée étaient ouverts. Il avisa un petit abri de jardin en forme de chalet dans un coin, derrière un buisson. Redescendit du perron et marcha jusqu’à lui. Pas de cadenas. Il ouvrit la porte de l’abri. Un parfum de terre remuée. Dans l’ombre, des râteaux, des pelles, des bacs à fleurs, un arrosoir, une brouette, une échelle… Servaz revint vers la maison, l’échelle d’aluminium sous le bras. Il la posa contre la façade et grimpa à hauteur de fenêtre.
— Qu’est-ce que tu fais ?
Sans répondre, il tira sur sa manche et donna un coup de poing dans l’un des carreaux. Il dut s’y reprendre à deux fois.
Puis, le poing toujours enfoui dans sa manche, il écarta les morceaux de verre, tourna la poignée de la crémone et poussa la fenêtre. Il s’attendait à entendre le hurlement strident d’un système d’alarme, mais rien ne vint.
— Tu sais qu’un avocat pourrait annuler toute la procédure à cause de ce que tu viens de faire ? lança Ziegler en bas de l’échelle.
— Pour l’instant, l’urgence c’est de trouver Chaperon vivant. Pas de le faire condamner. Disons qu’on a trouvé cette fenêtre comme ça et qu’on en a profité…
— NE BOUGEZ PAS !
Ils se retournèrent comme un seul homme. Plus bas dans l’allée, entre les deux sapins, une ombre braquait un fusil sur eux.
— Levez les mains ! Pas un geste !
Au lieu d’obtempérer, Servaz plongea la sienne dans sa veste et brandit sa carte avant de redescendre de l’échelle.
— Te fatigue pas, mon vieux : police.
— Depuis quand la police entre par effraction chez les gens ? demanda l’homme en abaissant son fusil.
— Depuis qu’on est pressés, dit Servaz.
— Vous cherchez Chaperon ? Il n’est pas là. On l’a pas vu depuis deux jours.
Servaz avait reconnu le personnage : le « concierge autoproclamé » cher au juge Saint-Cyr. Il y en avait un comme ça dans chaque rue ou presque. Le type qui se mêlait de la vie des autres du seul fait qu’ils étaient venus s’installer à côté de chez lui. À cause de ça, il s’estimait en droit de les surveiller, de les espionner par-dessus sa haie, surtout s’ils présentaient un profil suspect. Étaient considérés comme suspects aux yeux du concierge autoproclamé les couples homosexuels, les mères célibataires, les vieux garçons timides et renfermés et, plus généralement, tous ceux qui le regardaient de travers et qui ne partageaient pas ses idées fixes. Très utile dans les enquêtes de voisinage. Même si Servaz n’éprouvait pour cette sorte d’individu que le plus profond mépris.
— Tu ne sais pas où il est parti ?
— Non.
— Quel genre de type c’est ?
— Chaperon ? Un bon maire. Et un type réglo. Poli, souriant, toujours un mot aimable. Toujours prêt à s’arrêter pour discuter. Carré dans sa tête. Pas comme l’autre coco, là-bas.
Il désignait l’une des maisons, un peu plus bas dans la rue. Servaz devina que « l’autre coco là-bas » était devenu la cible préférée du concierge autoproclamé. L’un n’allait pas sans l’autre. Il eut presque envie de dire que « l’autre coco là-bas » n’avait sûrement jamais fait l’objet d’une plainte pour chantage sexuel. C’était le problème avec les concierges autoproclamés : c’était à la tête du client, ils se trompaient souvent de cible. Et ils allaient généralement par deux : mari et femme — un duo redoutable.
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