— Qu’est-ce qui se passe ? dit l’homme sans cacher sa curiosité. Après ce qui est arrivé, tout le monde se barricade. Sauf moi. Qu’il y vienne ce cinglé, je l’attends de pied ferme.
— Merci, dit Servaz. Rentre chez toi.
L’homme grommela quelque chose et fit demi-tour.
— Si vous avez besoin d’autres renseignements, j’habite au numéro 5 ! lança-t-il par-dessus son épaule. Lançonneur, c’est mon nom !
— Je n’aimerais pas l’avoir comme voisin, dit Ziegler en le regardant s’éloigner.
— Tu devrais t’intéresser un peu plus à tes voisins, répliqua-t-il. Il y en a sûrement un comme ça. Des types comme lui, il y en a partout. Allons-y.
Il remonta sur l’échelle et pénétra dans la maison.
Le verre cassé craqua sous ses semelles. Un canapé en cuir, des tapis sur le parquet, des murs lambrissés, un bureau, le tout plongé dans la pénombre. Servaz trouva le commutateur et alluma le lustre du plafond. Ziegler apparut en haut de l’échelle, devant la fenêtre qu’elle enjamba. Derrière elle, les lumières de la vallée étaient visibles entre les arbres. Elle regarda autour d’elle. Selon toute évidence, ils se trouvaient dans le bureau de Chaperon ou de son ex-épouse. Des étagères, des livres, des photos anciennes sur les murs. Elles représentaient des paysages de montagne, des bourgades pyrénéennes au début du siècle précédent, des rues où passaient des hommes coiffés de chapeaux et des fiacres. Servaz se souvint qu’il fut un temps où les stations thermales des Pyrénées attiraient la fine fleur des curistes parisiens, où elles étaient parmi les plus élégantes villégiatures de montagne, au même titre que Chamonix, Saint-Moritz ou Davos.
— D’abord, essayer de trouver Chaperon, dit-il. En espérant qu’il ne soit pas pendu quelque part. Ensuite, on fouille tout.
— Et on cherche quoi ?
— On le saura quand on l’aura trouvé.
Il sortit du bureau.
Un couloir.
Un escalier dans le fond.
Il ouvrit les portes, une par une. Salon. Cuisine. Toilettes. Salle à manger.
Un vieux tapis maintenu par des tringles étouffa ses pas dans l’escalier. Comme le bureau, la cage d’escalier était lambrissée de bois blond. Il y avait, sur les murs, d’anciens piolets, des crampons à pointes de métal pour la glace, des souliers en cuir, des skis rudimentaires du vieux matériel d’alpinisme et de montagne, datant de l’époque des pionniers. Servaz s’arrêta pour observer un cliché : un alpiniste debout au sommet d’un éperon rocheux, vertical et étroit comme une colonne de stylite. Il sentit aussitôt son ventre se nouer. Comment faisait cet homme pour n’éprouver aucun vertige ? Il était là, debout au bord du vide, et il souriait vers le photographe qui se tenait sur une autre hauteur, comme si de rien n’était. Puis il s’aperçut que l’alpiniste défiant les cimes n’était autre que Chaperon lui-même. Sur un autre cliché, il était suspendu sous un surplomb, assis tranquillement dans un baudrier, tel un oiseau sur une branche, au-dessus de centaines de mètres de vide. Retenu d’une chute fatale par un filin dérisoire. On devinait une vallée avec une rivière et des villages en dessous.
Servaz aurait aimé demander au maire ce que cela faisait de se retrouver dans cette situation. Et, accessoirement, ce que cela faisait d’être la cible d’un tueur. Était-ce le même genre de vertige ? Tout l’intérieur de la maison était un temple dédié à la montagne et au dépassement de soi. Le maire n’était visiblement pas de la même trempe que le pharmacien. Il était taillé dans un tout autre bois. Cette image confirmait la première impression que Servaz avait eue à la centrale : un homme de petite taille mais solide comme un roc, amateur de nature et d’activité physique, avec sa crinière blanche et léonine et son teint perpétuellement mordoré.
Puis il revit Chaperon sur le pont et dans la voiture : un type mort de trouille, aux abois. Entre les deux images : le meurtre du pharmacien. Servaz réfléchit. La mort du cheval, malgré son caractère atroce, ne l’avait pas mis dans le même état. Pourquoi ? Parce qu’il s’agissait d’un cheval ? Ou bien parce qu’il ne se sentait pas visé à ce moment-là ? Il reprit son exploration, tenaillé par le sentiment d’urgence qui l’habitait depuis l’épisode des télécabines. À l’étage, une salle de bains, un WC, deux chambres. L’une d’elles était la chambre principale. Il en fit le tour et fut aussitôt assailli par une sensation bizarre. Servaz parcourut la pièce du regard en fronçant les sourcils. Une idée le préoccupait.
Une armoire. Une commode. Un lit à deux places. Mais, à en croire la forme prise par le matelas, une seule personne dormait dedans depuis longtemps. Et aussi une seule chaise, une seule table de nuit.
La chambre d’un homme divorcé, vivant seul. Il ouvrit l’armoire…
Des robes, des chemisiers, des jupes, des pulls et des manteaux de femme. Et, en dessous, des paires de chaussures à talons …
Puis il passa un doigt sur la table de nuit : une épaisse couche de poussière — comme dans la chambre d’Alice…
Chaperon ne dormait pas dans cette chambre.
C’était celle qu’avait occupée l’ex-M me Chaperon avant son divorce.
Comme les Grimm, les Chaperon avaient fait chambre à part …
Il se sentit perturbé par cette idée. D’instinct, il sentit qu’il tenait quelque chose. La tension était de nouveau là. Elle ne le quittait pas. Toujours cette impression de danger. De catastrophe à venir. Il revit Perrault hurlant comme un damné dans la télécabine et la tête lui tourna. Il dut s’agripper à l’angle du lit. Soudain, un cri :
— MARTIN !
Il se précipita sur le palier. La voix de Ziegler. Elle venait d’en bas. Il descendit l’escalier presque en courant. La porte de la cave sous l’escalier, elle était ouverte. Servaz s’y engouffra. Il déboucha sur un vaste sous-sol aux murs de parpaings bruts. Une pièce qui servait de chaufferie et de buanderie. Plongée dans le noir. Il y avait de la lumière plus loin… Il se dirigea vers elle. Une grande pièce éclairée par une ampoule nue. Son halo vaporeux laissait les recoins dans l’ombre. Un établi, du matériel d’escalade accroché à de grands panneaux de liège. Ziegler se tenait devant une armoire métallique ouverte. Un cadenas pendait sur la porte.
— Qu’est-ce que… ?
Il s’interrompit. S’avança. À l’intérieur de l’armoire : une cape noire imperméable avec une capuche et des bottes.
— Et ce n’est pas tout, dit Ziegler.
Elle lui tendit un carton à chaussures. Servaz l’ouvrit, le tint sous la clarté faiblarde de l’ampoule. Il la reconnut aussitôt : la bague. Marquée « C S ». Et un seul cliché racorni et jauni. Une photo ancienne. Dessus, on voyait quatre hommes debout côte à côte et revêtus de la même cape qui se trouvait pendue à un cintre dans l’armoire métallique, la même cape noire à capuche trouvée sur le cadavre de Grimm, la même cape qui était suspendue dans la cabane au bord de la rivière… Les quatre hommes avaient tous une partie du visage dissimulée dans l’ombre des capuches, mais Servaz crut néanmoins reconnaître le menton flasque de Grimm et la mâchoire carrée de Chaperon. Le soleil brillait sur les quatre formes noires, ce qui rendait les capes encore plus sinistres et déplacées. On distinguait un paysage estival, une vision bucolique tout autour — on pouvait presque entendre les oiseaux chanter. Mais le mal était là, songea Servaz. Presque palpable : dans ce paysage boisé inondé de soleil, sa présence matérialisée dans ces quatre silhouettes était encore plus évidente. Le mal existe, songea-t-il, et ces quatre hommes en étaient l’une des innombrables incarnations.
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