— Au sujet de Margot…
— Ah zut, merde, crotte. Si, j’avais oublié.
— Et on en est où avec le SDF ?
— Ah oui, on a le résultat des empreintes : les trois gosses ont laissé les leurs. Mais ça ne change pas grand-chose : d’après Samira, le juge croit à la théorie de la noyade.
Le regard de Servaz s’assombrit.
— Il doit subir des pressions. L’autopsie tranchera. Le père de Clément a des appuis, on dirait.
— Pas les autres, en tout cas : le juge veut réinterroger le plus âgé, le fils du chômeur. Il pense que c’est lui l’instigateur.
— Ben voyons. Et Lombard, tu as trouvé quelque chose ?
— Je cherche.
Une grande pièce sans fenêtre. Divisée en plusieurs allées par de hautes étagères métalliques couvertes de dossiers poussiéreux et éclairée par des néons. Près de l’entrée, deux bureaux, l’un avec un ordinateur qui avait au moins cinq ans d’âge, l’autre supportant un antique lecteur de microfiches — une lourde et encombrante machine. Des boîtes de microfiches étaient aussi rangées sur les étagères.
Toute la mémoire de l’Institut Wargnier .
Diane avait demandé si tous les dossiers étaient aujourd’hui informatisés et c’est tout juste si l’employé ne lui avait pas ri au nez.
Elle savait que ceux des occupants de l’unité A l’étaient. Mais elle avait depuis la veille huit autres patients sur lesquels Xavier avait décidé de la laisser « se faire les dents ». Visiblement, ils n’étaient pas assez importants pour que quelqu’un ait pris la peine d’entrer dans le système informatique les données contenues dans leurs dossiers. Elle s’avança dans l’une des allées et commença par examiner les reliures. En tentant de comprendre quel système présidait au rangement. De par son expérience, elle savait que la méthodologie choisie n’était pas toujours évidente. Certains archivistes, bibliothécaires et autres concepteurs d’applications informatiques avaient parfois l’esprit tortueux.
Mais elle se réjouit de constater que l’employé avait eu l’esprit suffisamment logique pour tout classer par ordre alphabétique. Elle attrapa les classeurs correspondants et revint s’installer à la petite table de consultation. En s’asseyant dans la grande salle silencieuse, loin du tumulte de certaines parties de l’Institut, elle repensa soudain à ce qui s’était passé la nuit dernière dans les sous-sols et un grand froid l’envahit. Depuis qu’elle s’était réveillée, elle ne cessait de revoir les couloirs sinistres, de se remémorer l’odeur de cave et l’humidité glaciale et de revivre le moment où elle s’était retrouvée plongée dans le noir.
Qui se rendait la nuit à l’unité A ? Qui était l’homme hurlant et sanglotant de la colonie ? Qui était impliqué dans les crimes commis à Saint-Martin ? Trop de questions… L’une après l’autre, elles battaient les rivages fiévreux de son cerveau comme une marée revient à heure fixe. Et elle brûlait de leur trouver des réponses…
Elle ouvrit le premier dossier. Chaque patient faisait l’objet d’un suivi précis, depuis les premières manifestations de sa pathologie et les premiers diagnostics jusqu’aux différents séjours hospitaliers qu’il avait effectués avant d’atterrir à l’Institut, la prise en charge médicamenteuse, les éventuels effets iatrogènes des traitements… L’accent était mis sur la dangerosité et les précautions à observer en sa présence, ce qui rappela à Diane, au cas où elle l’aurait oublié, qu’il n’y avait pas d’enfants de chœur à l’Institut.
Elle prit quelques notes dans son bloc et poursuivit sa lecture. Venaient ensuite les traitements proprement dits… Sans surprise, Diane constata que neuroleptiques et calmants étaient administrés à doses massives. Des doses très supérieures aux normes en vigueur. Cela confirmait ce que lui avait dit Alex. Une sorte d’Hiroshima pharmaceutique , songea-t-elle en frémissant. Elle n’aurait pas aimé voir son cerveau bombardé par ces substances… Elle connaissait les terribles effets secondaires de ces molécules… Rien que l’idée la rendit toute froide. Chaque dossier disposait d’une fiche annexe de distribution des médicaments : dosages, heures de distribution, changements dans le traitement, livraisons des produits dans le service concerné… Chaque fois que le service dont dépendait le patient recevait une nouvelle livraison de médicaments de la pharmacie de l’Institut, le bon de livraison était signé par l’infirmier responsable du service et contresigné par le gérant des produits pharmaceutiques.
Des neuroleptiques, des somnifères, des anxiolytiques… mais pas de psychothérapies — du moins jusqu’à son arrivée… Boum-boum-boum-boum… Elle eut l’image fugitive de gros marteaux s’abattant rythmiquement sur des crânes qui s’aplatissaient de plus en plus à chaque impact.
Elle ressentit un soudain besoin de caféine en attaquant son quatrième dossier mais elle décida d’aller au bout de sa lecture. Pour finir, elle parcourut la fiche annexe. Comme dans les dossiers précédents, les dosages lui firent courir un frisson glacé le long de l’échine :
Clozapine : 1 200mg/j (3 cp 100 mg 4fois/j).
Acétate de zuclopenthixol : 400 mg IM/j.
Tiapride : 200 mg toutes les heures.
Diazépam : Amp. IM 20 mg/j.
Méprobamate : cp sec. 400 mg.
Bon sang ! quelle sorte de légumes allait-elle récupérer comme patients ? Mais elle se souvint là encore de ce qu’Alex lui avait dit : après des décennies de traitements médicamenteux très lourds, la plupart des pensionnaires de l’Institut étaient chimio-résistants. Ces types se baladaient dans les couloirs avec dans leurs veines assez de substances pour faire planer un T-Rex et c’est à peine s’ils manifestaient quelques signes de torpeur. Alors qu’elle allait refermer le dossier, son œil tomba sur une brève note manuscrite dans la marge :
À quoi correspond ce traitement ? Interrogé Xavier. Pas de réponse .
L’écriture était penchée et hâtive. Rien qu’en lisant, elle devina la frustration et l’agacement de celui qui avait rédigé la note. Elle fronça les sourcils et examina de nouveau la liste des médicaments et les dosages. Elle comprit aussitôt l’étonnement de la personne qui avait écrit ces mots. Elle se souvint que la clozapine était utilisée quand les autres neuroleptiques s’avéraient inefficaces. Dans ce cas, pourquoi prescrire du zuclopenthixol ? Et qu’il n’y avait pas lieu, dans le traitement de l’anxiété, d’associer deux anxiolytiques ou deux hypnotiques. Or, c’était le cas ici. Il y avait peut-être d’autres anomalies qui lui échappaient — elle n’était ni médecin ni psychiatre — mais elles n’avaient pas échappé à l’auteur de la note. Apparemment, Xavier n’avait pas daigné répondre. Perplexe, Diane se demanda si cela la concernait. Puis elle se dit que, désormais, ce dossier était celui d’un de ses patients. Avant d’entreprendre une quelconque psychothérapie, elle devait savoir pourquoi on lui avait prescrit ce cocktail démentiel. Le dossier parlait de psychose schizophrénique, d’états délirants aigus, de confusion mentale — mais il manquait singulièrement de précision.
Interroger Xavier ? La personne l’avait déjà fait. Sans succès. Elle reprit les dossiers précédents et examina une par une les signatures des chefs de service et du gérant de la pharmacie. Elle finit par trouver ce qu’elle cherchait. Au-dessus de l’une d’elles, quelqu’un avait inscrit : « livraison retardée cause grève transports ». Elle compara les mots « transports » et « traitement ». La forme des lettres était identique : la note dans la marge avait été rédigée par l’infirmier qui gérait le stock des médicaments.
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