— Café, si ça ne vous dérange pas.
— Pas le moins du monde. Pour moi, ce sera un thé. Asseyez-vous en attendant que je le prépare ! lança-t-il en disparaissant dans la cuisine, de l’autre côté du couloir. Mettez-vous à l’aise !
Servaz ne s’était pas attendu à un accueil aussi chaleureux. À l’évidence, le père d’Alice aimait recevoir des visites — même celle d’un flic venu l’interroger sur sa fille qui s’était suicidée quinze ans plus tôt. Servaz regarda autour de lui. Dans le salon régnait un grand désordre. Comme chez Servaz, il y avait des livres et des revues empilés un peu partout : sur la table basse, sur les fauteuils, sur les meubles. Et de la poussière… Un homme seul ? Gaspard Ferrand était-il veuf ou divorcé ? Cela aurait expliqué son empressement à accueillir un visiteur. Une enveloppe d’Action contre la faim traînait sur un meuble ; Servaz reconnut le logo bleu et le papier recyclé gris : il était lui-même membre donateur de l’ONG. Dans un cadre, le père d’Alice apparaissait à plusieurs reprises en compagnie de personnes qui ressemblaient à des paysans tantôt sud-américains, tantôt asiatiques, sur fond de jungles ou de rizières. Servaz devina que les voyages de Gaspard Ferrand ne consistaient pas uniquement à bronzer sur une plage des Antilles, à faire de la plongée et à boire des daiquiris.
Il se laissa tomber dans le canapé. Près de lui, d’autres livres empilés sur un beau tabouret-éléphant en bois sombre. Servaz essaya de retrouver le nom africain de cet objet : esono dwa…
L’odeur du café monta du couloir. Ferrand réapparut avec un plateau portant deux mugs fumants, du sucre et une pince à sucre, ainsi qu’un album photo qu’il tendit à Servaz après avoir posé le plateau sur la table basse.
— Tenez.
Servaz l’ouvrit. Comme il s’y attendait, des photos d’Alice : Alice à quatre ans dans une voiture à pédales ; Alice arrosant les fleurs à l’aide d’un arrosoir presque aussi grand qu’elle ; Alice avec sa mère, une femme mince et songeuse avec un grand nez à la Virginia Woolf ; Alice à dix ans, jouant au football en culottes courtes avec des garçons de son âge, se précipitant balle au pied vers les cages adverses, l’air crâne et déterminé… Un vrai garçon manqué. Et une petite fille ravissante, lumineuse. Gaspard Ferrand se laissa tomber à côté de lui. Il avait passé une chemise à col Mao, de la même couleur écrue que le pantalon, sur son torse bronzé.
— Alice était une enfant merveilleuse. Facile à vivre, toujours gaie, serviable. C’était notre rayon de soleil.
Ferrand continuait de sourire, comme si évoquer le souvenir d’Alice lui était agréable et non pénible.
— C’était aussi une enfant très intelligente. Douée pour un tas de choses : le dessin, la musique, les langues, le sport, l’écriture… Elle dévorait les livres. À douze ans, elle savait déjà ce qu’elle voulait faire plus tard : devenir milliardaire, puis redistribuer l’argent à ceux qui en avaient le plus besoin.
Gaspard Ferrand éclata d’un rire grinçant, bizarre.
— Nous n’avons jamais compris pourquoi elle avait fait ça.
Cette fois, la fêlure était bien là. Mais Ferrand se reprit.
— Pourquoi faut-il qu’on nous arrache le meilleur de nous-mêmes et qu’on nous laisse ensuite vivre avec ça ? Je me suis posé cette question pendant quinze ans ; aujourd’hui, j’ai trouvé la réponse.
Ferrand lui lança un coup d’œil si étrange que, pendant un instant, Servaz se demanda si le père d’Alice n’avait pas perdu la raison.
— Mais c’est une réponse que chacun doit trouver à l’intérieur de soi. Je veux dire par là que personne ne peut vous l’enseigner ou répondre à votre place.
Gaspard Ferrand sonda Servaz de son regard acéré pour voir si celui-ci avait compris. Servaz se sentit extrêmement mal à l’aise.
— Mais je vous mets dans l’embarras, constata son hôte. Pardonnez-moi. Voilà ce que c’est que de vivre seul. Ma femme est morte d’un cancer foudroyant deux ans après le départ d’Alice. Donc, vous vous intéressez à cette vague de suicides d’il y a quinze ans alors même que vous enquêtez sur le meurtre du pharmacien. Pourquoi ?
— Aucun des enfants n’a laissé de lettre d’explication ? demanda Servaz sans répondre.
— Aucun. Mais ça ne veut pas dire qu’il n’y en avait pas. D’explication, je veux dire. Il y a une raison à tous ces suicides, ces gosses ont mis fin à leurs jours pour une raison très précise. Pas simplement parce qu’ils trouvaient que la vie ne valait pas d’être vécue.
Ferrand regardait fixement Servaz. Celui-ci se demanda s’il était au courant des rumeurs qui avaient couru au sujet de Grimm, Perrault, Chaperon et Mourrenx.
— Alice avait-elle changé quelque temps avant son suicide ?
Ferrand hocha la tête.
— Oui. On ne s’en est pas aperçus tout de suite. C’est petit à petit qu’on a constaté ces changements : Alice ne riait plus autant qu’avant, elle se mettait plus souvent en colère, elle passait plus de temps dans sa chambre… Des détails comme ça… Un jour, elle a voulu arrêter le piano. Elle ne nous parlait plus de ses projets comme auparavant.
Servaz sentit la glace couler dans ses veines. Il se souvint de l’appel d’Alexandra à son hôtel. Il revit aussi le bleu sur la pommette de Margot.
— Et vous ne savez pas exactement quand ça a commencé ?
Ferrand hésita. Servaz eut le sentiment bizarre que le père d’Alice avait une idée précise du moment où cela avait commencé mais qu’il répugnait à en parler.
— Plusieurs mois avant son suicide, je dirais. Ma femme a mis ces changements sur le compte de la puberté.
— Et vous ? c’est votre avis : c’étaient des changements naturels ?
Ferrand lui jeta un nouveau regard étrange.
— Non, répondit-il fermement après un moment.
— Qu’est-ce qui lui est arrivé, d’après vous ?
Le père d’Alice garda le silence si longtemps que Servaz faillit l’attraper par le bras pour le secouer.
— Je ne sais pas, répondit-il sans quitter Servaz des yeux, mais je suis sûr que quelque chose s’est passé. Quelqu’un, dans cette vallée, sait pourquoi nos enfants se sont suicidés.
La réponse, tout comme le ton employé, avait quelque chose d’énigmatique qui mit aussitôt la puce à l’oreille de Servaz. Celui-ci s’apprêtait à lui demander de préciser sa pensée quand son téléphone portable vrombit au fond de sa poche.
— Excusez-moi, dit Servaz en se levant.
C’était Maillard. L’officier de gendarmerie avait une voix tendue.
— On vient de recevoir un appel très bizarre. Un type qui masquait sa voix. Il voulait vous parler. Il a dit que c’était urgent, qu’il avait des informations sur le meurtre de Grimm. Mais il ne voulait parler qu’à vous. Ce n’est pas le premier coup de fil de ce genre qu’on reçoit, bien sûr, mais… je ne sais pas… celui-là avait l’air… sérieux. On aurait dit aussi que ce type avait peur.
Servaz sursauta violemment.
— Peur ? Comment ça « peur » ? Vous en êtes sûr ?
— Oui. J’en mettrais ma main à couper.
— Vous lui avez donné mon numéro ?
— Oui. On n’aurait pas dû ?
— Si, vous avez bien fait. Vous avez le sien ?
— Il s’agit d’un portable. Il a raccroché dès qu’on lui a donné le vôtre. On a essayé de le rappeler, mais on tombe chaque fois sur sa messagerie.
— Vous avez pu l’identifier ?
— Non, pas encore. Il nous faudrait solliciter l’opérateur téléphonique.
— Appelez Confiant et le capitaine Ziegler ! Je n’ai pas le temps de m’en occuper ! Expliquez-leur la situation ; il nous faut l’identité de ce type. Faites-le tout de suite !
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