Tuyaux et faisceaux de gaines électriques sous le plafond, traînées de rouille et taches noires d’humidité sur les murs.
Les sous-sols…
Un endroit que peu de membres du personnel devaient connaître.
Air confiné ; le froid terrible et l’humidité lui firent penser à une tombe.
Les bruits — pas qui s’éloignent, goutte-à-goutte de l’eau suintant du plafond, ronflement d’un lointain système d’aération tout acquérait une présence inquiétante.
Elle frissonna.
Un frisson qui lui caressa l’échine comme une main glacée. Continuer ou pas ? Cet endroit avait l’air d’un labyrinthe avec ses intersections et ses couloirs. Maîtrisant ses émotions, elle essaya de repérer la direction prise par les pas. Ils étaient de plus en plus faibles et la lumière aussi diminuait : elle devait faire vite. La lumière et les sons venaient du même côté. Elle gagna l’angle suivant et se pencha. Une silhouette dans le fond… Elle eut à peine le temps de l’entrevoir qu’elle avait disparu sur la droite.
Diane se rendit compte que la lumière tremblante et vacillante qui éclairait le couloir dans le sillage de la personne était celle d’une torche électrique.
La gorge serrée, elle s’élança pour ne pas se retrouver seule dans le noir. Elle tremblait — de froid ou de peur. C’est de la folie ! Qu’est-ce que je fais ici ? Elle n’avait absolument rien sous la main pour se défendre ! Elle devait aussi faire attention où elle mettait les pieds : à certains endroits, les couloirs, bien que larges, étaient presque entièrement obstrués par un tas de vieilleries — sommiers, matelas, lits de fer dressés contre les murs, lavabos ébréchés, fauteuils et chaises cassés, cartons, ordinateurs et téléviseurs hors d’usage… Par-dessus le marché, la silhouette ne cessait de virer à droite et à gauche, s’enfonçant toujours plus avant dans les entrailles de l’Institut, et Diane ne devait qu’au sillage tremblotant de lumière qu’elle laissait derrière elle de pouvoir deviner de quel côté elle avait tourné. Elle fut tentée de renoncer et de retourner par où elle était venue mais elle comprit qu’il était déjà trop tard. Elle ne retrouverait jamais la sortie dans l’obscurité ! Elle se demanda ce qui se passerait si elle appuyait sur un interrupteur et si tous les sous-sols s’illuminaient. La personne devant comprendrait qu’elle était suivie. Comment réagirait-elle ? Reviendrait-elle sur ses pas ? Diane n’avait d’autre issue que de suivre la lueur mouvante. Autour d’elle, dans l’obscurité presque totale, de minuscules griffes raclaient le sol. Des rats ! Ils décampaient sur son passage. Diane sentait les ténèbres peser sur ses épaules. La lueur augmentait ou faiblissait selon que la distance qui les séparait grandissait ou diminuait…
Elle prenait de plus en plus conscience qu’elle avait cédé à une impulsion irréfléchie. Pourquoi n’était-elle pas restée dans sa chambre ?
Tout à coup, elle entendit le grincement d’une porte métallique, puis cette même porte se referma — et elle se retrouva plongée dans le noir complet ! Comme si on lui avait brusquement ôté la vue. Totalement désorientée… Elle ne voyait plus ni son corps, ni ses pieds, ni ses mains… Rien que du noir sur du noir… Un noir opaque qu’aucun regard n’aurait pu pénétrer. Le sang se mit à battre dans ses oreilles et elle essaya de déglutir mais sa bouche était sèche. Elle tourna sur elle-même, en vain. Il y avait toujours les bruits sourds du système d’aération et de l’eau suintant quelque part mais ils lui parurent aussi lointains et inutiles qu’une corne de brume l’est pour un navire en train de sombrer par une nuit de tempête. Puis elle se souvint de son téléphone portable qui traînait toujours dans la poche arrière de son jean. Elle le sortit d’une main tremblante. La lueur de l’écran était encore plus faible qu’elle ne l’avait craint. C’est à peine s’il éclairait le bout de ses doigts. Elle se mit en marche jusqu’à ce que le pauvre halo entouré de ténèbres trouve autre chose à éclairer que sa propre main : un mur. Ou du moins quelques centimètres carrés de béton. Elle suivit lentement la paroi pendant plusieurs minutes, jusqu’au moment où un commutateur apparut. Les néons clignotèrent avant de répandre leur jour électrique dans le sous-sol et elle se précipita vers l’endroit où elle avait entendu la porte claquer. Elle était identique à celle qu’elle avait franchie précédemment. Elle poussa la barre de sécurité puis elle réfléchit qu’une fois de l’autre côté et la porte refermée elle n’aurait plus aucun moyen de rebrousser chemin. Elle fit quelques pas dans le sous-sol jusqu’au moment où elle repéra une planche qui traînait avec d’autres objets mis au rebut et elle l’intercala entre le battant et le dormant après avoir franchi l’obstacle.
Un escalier et une baie vitrée… Elle les reconnut d’emblée… Elle était déjà venue ici… Elle grimpa les premières marches puis elle s’arrêta… Inutile d’aller plus loin… Il y avait une caméra tout là-haut, elle le savait. Et une épaisse porte blindée munie d’un hublot qui donnait sur un sas.
Quelqu’un se rendait nuitamment à l’unité A…
Quelqu’un qui empruntait les escaliers de service et les sous-sols pour éviter les caméras de surveillance. Sauf celle qui se trouvait au-dessus de la porte blindée… Diane avait les mains moites et les tripes nouées. Elle comprit ce que cela impliquait : ce quelqu’un avait un complice parmi les gardes de l’unité A.
Elle se dit que ce n’était peut-être rien. Des membres du personnel qui, au lieu de dormir, jouaient au poker à l’insu de tout le monde ; ou même une liaison clandestine entre M. Monde et une employée. Mais, au fond d’elle-même, elle savait qu’il s’agissait de tout autre chose. Elle en avait trop entendu. Elle avait entrepris un voyage dans un endroit où régnaient la folie et la mort. Sauf que l’une et l’autre n’étaient pas sous contrôle, comme elle s’y était attendue d’une manière inexplicable, elles avaient réussi à s’échapper de leur boîte. Quelque chose de sinistre était à l’œuvre ici et, qu’elle le veuille ou non, en venant à l’Institut, elle était entrée dans le jeu…
La neige tombait de plus en plus dru et elle commençait à tenir lorsque Servaz se gara devant la gendarmerie. Le planton à l’accueil somnolait. On avait descendu la grille et il dut la relever pour permettre à Servaz de passer. Tenant le lourd carton contre lui, le flic se dirigea vers la salle de réunion ; les couloirs étaient déserts et silencieux. Bientôt minuit.
— Par ici, dit une voix au moment où il passait devant une porte.
Il s’arrêta et jeta un coup d’œil par la porte ouverte. Irène Ziegler s’était installée dans un petit bureau plongé dans la pénombre. Une seule lampe était allumée. À travers les stores, il aperçut des flocons qui tourbillonnaient dans la lueur d’un réverbère. Ziegler bâilla et s’étira. Il comprit qu’elle avait un peu piqué du nez en l’attendant. Elle regarda le carton. Puis elle lui sourit. Tout à coup, à cette heure avancée de la nuit, il trouva ce sourire charmant.
— C’est quoi, ça ?
— Un carton.
— Je vois. Et dedans ?
— Tout ce qui concerne les suicidés.
Une lueur de surprise et d’intérêt passa dans ses yeux verts.
— C’est Saint-Cyr qui vous l’a donné ?
— Un café ? dit-il en posant le lourd carton sur le bureau le plus proche.
— Court, sucré. Merci.
Il ressortit et marcha jusqu’au distributeur au fond du couloir, puis revint avec deux gobelets en polystyrène.
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