Vers 3 heures du matin, ils accusèrent le coup. Servaz décida de s’accorder un peu de repos. Il suivit le couloir, entra dans les toilettes et fit couler de l’eau froide sur son visage. Puis il se redressa et se regarda dans la glace ; l’un des néons clignotait en grésillant, jetant une lueur sinistre sur la rangée de portes derrière lui. Servaz avait trop mangé et trop bu chez Saint-Cyr, il était épuisé et cela se voyait. Il entra dans l’un des cabinets, se soulagea d’un jet puissant, se rinça les mains et les sécha sous le souffleur. En ressortant, il s’arrêta devant le distributeur de boissons chaudes.
— Un café ? lança-t-il vers le couloir désert.
Sa voix résonna dans le silence. La réponse lui parvint par la porte ouverte, de l’autre bout du couloir.
— Court ! Sucré ! Merci !
Il se demanda s’il y avait quelqu’un d’autre dans le bâtiment, à part eux et le planton à l’entrée. Il savait que les gendarmes logeaient dans une autre aile. Son gobelet à la main, il traversa la cafétéria obscure, se faufilant entre les tables rondes colorées en jaune, rouge et bleu. Derrière la baie vitrée protégée par une grille faite de grands losanges de métal, la neige tombait en silence sur un petit jardin. Des haies bien taillées, un bac à sable et un toboggan en plastique pour les enfants des gendarmes qui vivaient là. Au-delà s’étendaient la plaine blanche et puis, dans le fond, découpées sur le ciel noir, les montagnes. Une nouvelle fois, il repensa à l’Institut et à ses pensionnaires. Et à Hirtmann… Son sang sur le pont. Qu’est-ce qu’il signifiait ? « Il y a toujours un détail qui ne colle pas », avait dit Saint-Cyr. Parfois c’était important, parfois non…
Il était 5 heures et demie quand Servaz se renversa dans son fauteuil en déclarant que ça suffisait. Ziegler avait l’air épuisée. La frustration se lisait sur son visage. Rien. Il n’y avait absolument rien dans le dossier pour accréditer la thèse des abus sexuels. Pas le moindre embryon d’indice. Dans son dernier rapport, Saint-Cyr était parvenu à la même conclusion. Il avait noté dans la marge, au crayon « Abus sexuels ? Aucune preuve. » Mais il avait quand même souligné la question deux fois. À un moment donné, Servaz avait été tenté de parler de la colonie avec Ziegler mais il avait renoncé. Il était trop fatigué et il ne s’en sentait pas la force.
Ziegler consulta sa montre.
— Je crois qu’on n’arrivera à rien cette nuit. On devrait aller dormir un peu.
— Ça me va. Je rentre à l’hôtel. Rendez-vous dans la salle de réunion à 10 heures. Tu dors où ?
— Ici. On m’a prêté l’appartement d’un gendarme qui est en congé. Ça fait faire des économies à l’administration.
Servaz opina.
— Par les temps qui courent, il n’y a pas de petites économies, hein ?
— Je crois que je n’ai jamais connu une enquête pareille, dit Ziegler en se levant. D’abord, un cheval mort, puis un pharmacien pendu sous un pont. Et, entre les deux, un seul point commun : l’ADN d’un criminel en série… et, à présent, des adolescents qui se suicident à la chaîne. Ça ressemble à un mauvais rêve. Pas de logique, pas de fil conducteur. Je vais peut-être me réveiller en m’apercevant que tout ça n’a jamais existé.
— Il y aura un réveil, dit Servaz fermement. Mais pas pour nous : pour le ou les coupables. Et dans pas longtemps.
Il sortit et s’éloigna d’un pas vif.
Cette nuit-là, il rêva de son père. Dans son rêve, Servaz était un jeune garçon de dix ans. Tout était drapé dans une chaude et agréable nuit d’été et son père n’était qu’une silhouette, tout comme les deux personnes avec qui il discutait devant la maison. En s’approchant, le jeune Servaz constata qu’il s’agissait de deux hommes très âgés, vêtus de grandes toges blanches. Tous deux étaient barbus. Servaz se glissa entre eux et leva la tête mais les trois hommes ne lui prêtèrent aucune attention. En tendant l’oreille, l’enfant comprit qu’ils parlaient en latin. Une discussion très animée mais bon enfant. À un moment donné, son père rit, puis il redevint sérieux. Une musique montait aussi de la maison — une musique familière que, sur le moment, Servaz fut incapable de reconnaître.
Puis un bruit de moteur s’éleva au loin, sur la route, dans la nuit, et les trois hommes se turent brusquement.
— Ils arrivent, dit finalement l’un des deux vieillards.
Son ton était funèbre et, dans son rêve, Servaz se mit à trembler.
Servaz arriva à la gendarmerie avec dix minutes de retard. Il avait eu besoin d’un grand bol de café noir, de deux cigarettes et d’une douche brûlante pour chasser la fatigue qui menaçait de le terrasser. Et sa gorge le brûlait toujours. Ziegler était déjà là. Elle avait de nouveau revêtu sa combinaison de cuir et de titane qui évoquait une armure moderne, et il se rappela avoir aperçu sa moto devant la gendarmerie. Ils se mirent d’accord pour rendre visite aux parents des suicidés et se répartirent les adresses. Trois pour Servaz, quatre pour Ziegler. Servaz décida de commencer par la première de la liste : Alice Ferrand. L’adresse n’était pas à Saint-Martin mais dans un village voisin. Il s’attendait à rencontrer une famille modeste, des parents âgés et brisés par le chagrin. Quelle ne fut pas sa stupeur de se retrouver face à un homme de haute taille encore dans la force de l’âge, souriant, qui le reçut torse et pieds nus — simplement vêtu d’un pantalon de lin écru retenu par un cordon à la taille !
Sous le coup de la surprise, Servaz bafouilla au moment de se présenter et d’expliquer le motif de sa visite.
Le père d’Alice se fit aussitôt soupçonneux.
— Vous avez une carte ?
— La voici.
L’homme l’examina attentivement. Puis il se détendit et la lui rendit.
— Je voulais m’assurer que vous n’étiez pas un de ces journaleux qui, périodiquement, ressortent l’histoire lorsqu’ils sont en mal de copie, s’excusa-t-il. Entrez.
Gaspard Ferrand s’effaça pour laisser passer Servaz. Il était grand et mince. Le flic ne put s’empêcher de noter le torse bronzé, sans un gramme de graisse mais avec quelques poils gris au niveau du sternum, la peau tannée et tendue sur la cage thoracique comme une toile de tente, les mamelons bruns comme ceux d’un vieillard. Ferrand remarqua son regard.
— Veuillez excuser ma tenue : j’étais en train de faire un peu de yoga. Le yoga m’a beaucoup aidé après la mort d’Alice, et aussi le bouddhisme.
D’abord stupéfait, Servaz se souvint que le père d’Alice n’était pas employé ou ouvrier, comme les autres parents, mais prof de lettres. Il imagina aussitôt un homme disposant de nombreuses vacances et épris de destinations exotiques : Bali, Phuket, les Caraïbes, Rio de Janeiro ou les Maldives…
— Je m’étonne que la police s’intéresse encore à cette histoire.
— En vérité, j’enquête sur la mort du pharmacien Grimm.
Ferrand se retourna. Servaz lut la perplexité dans son regard.
— Et vous croyez qu’il y a un rapport entre la mort de Grimm et le suicide de ma fille ou celui de ces malheureux jeunes gens ?
— C’est ce que j’essaie de déterminer.
Gaspard Ferrand le scruta, l’œil aux aguets.
— Le lien n’est pas évident a priori. Qu’est-ce qui vous fait l’envisager ?
Pas si bête. Servaz hésitait à répondre. Gaspard Ferrand se rendit compte de son embarras — et aussi du fait qu’ils étaient debout, face à face, dans un couloir étroit, lui torse nu, son visiteur emmitouflé pour l’hiver. Il lui montra la porte ouverte du salon.
— Thé, café ?
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