— Tiens, dit-il.
Elle le regarda, surprise.
— Il serait peut-être temps qu’on se tutoie, non ? s’excusa-t-il en pensant à la spontanéité avec laquelle le juge l’avait immédiatement tutoyé. Pourquoi diable n’était-il pas capable d’en faire autant ? Était-ce l’heure tardive ou le sourire qu’elle venait de lui adresser qui l’avait incité à franchir le pas, tout à coup ?
Il vit Ziegler sourire de nouveau.
— D’accord. Alors, ce dîner ? Instructif, on dirait.
— Toi d’abord.
— Non, toi d’abord.
Il posa une fesse sur le bord du bureau et aperçut un jeu de solitaire sur l’écran. Puis il se lança. Ziegler l’écouta avec intérêt, sans l’interrompre une seule fois.
— C’est une histoire incroyable ! dit-elle quand il eut fini.
— Ce qui m’étonne, c’est que tu n’en aies jamais entendu parler.
Elle fronça les sourcils et cligna des yeux.
— Ça me dit vaguement quelque chose. Quelques articles dans les journaux, peut-être. Ou des conversations à table entre mes parents. Je te rappelle que je n’étais pas encore dans la gendarmerie. En fait, j’avais à peu près l’âge de ces adolescents, à l’époque.
Il se rendit compte tout à coup qu’il ne savait rien d’elle. Pas même où elle vivait. Et qu’elle n’en savait pas plus à son sujet. Depuis une semaine, toutes leurs conversations tournaient autour de l’enquête.
— Pourtant, tu vivais pas loin d’ici, insista-t-il.
— Mes parents habitaient à une quinzaine de kilomètres de Saint-Martin, dans une autre vallée. Je ne suis pas allée à l’école ici. Ado, être d’une autre vallée c’était comme être d’un autre monde. Quinze kilomètres pour un enfant, c’est comme mille pour un adulte : chaque ado a son territoire. À l’époque des faits, je prenais le bus scolaire vingt kilomètres plus à l’ouest et j’allais au lycée de Lannemezan, à quarante kilomètres d’ici. Ensuite, j’ai fait la fac de droit à Pau. Maintenant que tu le dis, je me souviens qu’il y avait des conversations dans la cour de récréation au sujet de ces suicides. Il faut croire que j’avais occulté ça.
Il sentit qu’elle répugnait à parler de sa jeunesse et il se demanda pourquoi.
— Il serait intéressant de demander son avis à Propp, dit-il.
— Son avis sur quoi ?
— Sur la raison pour laquelle ta mémoire a occulté ces événements.
Elle lui lança un regard mi-figue mi-raisin.
— Cette histoire, les enfants suicidés : quel rapport avec Grimm ?
— Peut-être aucun.
— Alors pourquoi s’y intéresser ?
— Le meurtre de Grimm ressemble à une vengeance et quelque chose ou quelqu’un a poussé ces enfants à mettre fin à leurs jours. Et puis, il y a cette plainte déposée il y a quelques années contre Grimm, Perrault et Chaperon pour cette histoire de chantage sexuel… Si on assemble ces pièces, qu’est-ce que ça nous donne ?
Servaz sentit tout à coup une décharge électrique le traverser : ils tenaient quelque chose. C’était là, à portée de main. Le cœur sombre de l’histoire, la masse critique — d’où tout rayonnait. Quelque part, caché dans un angle mort… Il sentit l’adrénaline lui courir dans les veines.
— Je suggère qu’on commence par examiner ce qu’il y a dans ce carton, dit-il avec un léger tremblement dans la voix.
— On s’y met ? demanda-t-elle — mais c’était à peine une question.
Il lut le même espoir et la même excitation sur son visage. Servaz consulta sa montre, il était presque 1 heure du matin. Il neigeait toujours derrière les stores.
— D’accord. Le sang, ajouta-t-il, changeant brusquement de sujet. On l’a trouvé où exactement ?
Elle lui jeta un regard troublé.
— Sur le pont, près de là où on a accroché le pharmacien.
Ils restèrent quelques instants sans parler.
— Du sang, répéta-t-il. C’est impossible !
— Le labo est formel.
— Du sang… Comme si…
— Comme si Hirtmann s’était blessé en pendant le corps de Grimm …
Ziegler prit les choses en main. Elle farfouilla dans le carton plein de chemises, de classeurs, de blocs sténo et de courriers administratifs jusqu’au moment où elle exhuma une chemise intitulée « Synthèse ». Manifestement, Saint-Cyr l’avait rédigée lui-même ; le juge avait une écriture précise, déliée et rapide — tout le contraire d’un gribouillage de toubib. Servaz constata qu’il avait résumé les différentes étapes de l’enquête avec une clarté et une concision remarquables. Ziegler utilisa ensuite cette synthèse pour s’orienter dans le fatras du carton. Elle commença par sortir les pièces du dossier et par les répartir en petits tas : les rapports d’autopsie, les procès-verbaux d’auditions, les interrogatoires des parents, la liste des pièces à conviction, les lettres trouvées au domicile des adolescents… Saint-Cyr avait fait des photocopies de toutes les pièces du dossier pour son usage personnel. En plus des photocopies, il y avait : des coupures de presse, des Post-it, des feuilles volantes, des plans avec, chaque fois, marqué d’une croix noire, le lieu où tel adolescent s’était donné la mort mais aussi de mystérieux itinéraires faits de flèches et de cercles rouges, des bulletins scolaires, des photos de classe, des notes rédigées sur des bouts de papier, des tickets de péage…
Servaz en resta médusé. Le vieux juge avait visiblement fait de cette histoire une affaire personnelle. Comme d’autres enquêteurs avant lui, il s’était laissé complètement obséder par ce mystère. Espérait-il vraiment découvrir le fin mot de l’histoire à son domicile, quand il n’aurait rien d’autre à faire qu’y consacrer tout son temps ? Puis ils trouvèrent un document encore plus pénible : la liste des sept victimes avec leur photo et les dates de leur suicide.
2 mai 1993 Alice Ferrand, 16 ans
7 juin 1993 Michaël Lehmann, 17 ans
29 juin 1993 Ludovic Asselin, 16 ans
5 septembre 1993 Marion Dutilleul, 15 ans
24 décembre 1993 Séverine Guérin, 18 ans
16 avril 1994 : Damien Llaume, 16 ans
9 juillet 1994 : Florian Vanloot, 17 ans
— Bon Dieu !
Sa main trembla lorsqu’il les étala sur le bureau, dans le halo de la lampe : sept photos agrafées à sept petites fiches cartonnées que lui tendait Ziegler. Sept visages souriants. Les uns regardaient l’objectif ; les autres détournaient le regard. Il considéra sa coéquipière. Debout à côté de lui, elle semblait foudroyée. Les yeux de Servaz revinrent ensuite se poser sur les visages. Il sentit l’émotion lui serrer la gorge.
Ziegler lui tendit la moitié des rapports d’autopsie et se plongea dans l’autre moitié. Pendant un moment, ils lurent en silence. Sans surprise, les rapports concluaient à des morts par pendaison, sauf dans un cas où la victime s’était jetée du haut d’une montagne, et dans celui du garçon sous surveillance qui avait trouvé le moyen de s’électrocuter dans sa baignoire. Les légistes n’avaient décelé aucune anomalie, aucune zone d’ombre : les scènes de « crime » étaient limpides ; tout confirmait que les adolescents étaient venus seuls sur le lieu de leur mort et qu’ils avaient agi seuls. Quatre des autopsies avaient été effectuées par Delmas et par un autre légiste que Servaz connaissait, tout aussi compétent. Après les autopsies, ils passèrent aux enquêtes de voisinage. Elles tentaient de cerner la personnalité des sept victimes, indépendamment des témoignages des parents. Comme toujours, il y avait dans le tas quelques commérages sordides ou malveillants mais, dans l’ensemble, elles dessinaient des portraits d’adolescents classiques, hormis le cas d’un garçon difficile, Ludovic Asselin, connu pour des faits de violence contre ses camarades et de rébellion à l’autorité. Les témoignages les plus émouvants concernaient Alice Ferrand, la première victime, que tout le monde semblait apprécier et qui était unanimement présentée comme une enfant des plus attachantes. Servaz regarda la photo : des cheveux bouclés couleur de blé mûr, une peau de porcelaine ; elle fixait l’objectif de ses beaux yeux graves. Un très joli visage, dont chaque détail paraissait avoir été sculpté avec précision par un miniaturiste ; le visage d’une belle jeune fille de seize ans — mais le regard était celui d’une personne bien plus âgée. Il y avait de l’intelligence en lui. Mais aussi autre chose… Ou bien était-ce son imagination ?
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