Il se précipita hors de la chambre et se rua dans l’escalier, dévalant bruyamment les marches. Gaspard Ferrand sortit la tête par la porte de la cuisine lorsqu’il passa en courant dans le couloir.
— Je reviens ! lança-t-il en ouvrant la porte de la rue à la volée.
Dehors, la tempête faisait rage. Le vent avait forci. La chaussée était blanche et les flocons tourbillonnaient.
Il se dépêcha de déverrouiller la Jeep garée de l’autre côté de la rue, fouilla dans la boîte à gants pour récupérer le chargeur. Puis il revint au pas de course vers la maison.
— Ce n’est rien ! dit-il à un Ferrand abasourdi.
Il chercha des yeux une prise, en trouva une dans le couloir et brancha l’adaptateur.
Il attendit cinq secondes et alluma le portable. Quatre messages !
Il allait lire le premier lorsque la sonnerie retentit.
— Servaz ! cria-t-il.
— Qu’est-ce que vous foutiez, merde ?
Une voix totalement paniquée ; Servaz l’était à peine moins. Ses oreilles bourdonnaient à cause du sang qui battait à ses tempes. L’homme ne dissimulait pas sa voix, cette fois — mais elle ne lui était pas familière.
— Qui êtes-vous ?
— Je m’appelle Serge Perrault, je suis un ami de…
Perrault !
— Je sais qui vous êtes ! le coupa-t-il.
Il y eut un bref silence.
— Il faut que je vous parle, tout de suite ! lança Perrault.
La voix était hystérique.
— Où ça ? gueula Servaz. Où ?
— En haut des œufs, dans un quart d’heure. Faites vite !
Servaz sentit la panique s’emparer de lui.
— En haut des quoi ??
— Des télécabines, merde ! Là-haut, à Saint-Martin 2000, près des remonte-pentes ! J’y serai. Magnez-vous, bordel ! Vous ne comprenez donc pas : c’est mon tour ! Venez seul !
Le ciel était sombre et les rues blanches lorsque Servaz mit le contact. Dehors, la neige continuait de tourbillonner. Il mit en route les essuie-glaces. Puis il joignit Ziegler sur son portable.
— Où es-tu ? demanda-t-il dès qu’elle eut décroché.
— Chez les parents, répondit-elle en baissant la voix — et il comprit qu’elle n’était pas seule.
— Où ça ?
— À la sortie de la ville, pourquoi ?
En quelques mots, il lui résuma l’appel au secours de Perrault.
— Tu es plus près que moi, conclut-il. Fonce là-bas ! Il n’y a pas une minute à perdre ! Il nous attend là-haut.
— Pourquoi ne pas avertir la gendarmerie ?
— Pas le temps ! Fonce !
Servaz raccrocha. Il rabattit le pare-soleil marqué « POLICE », colla le gyrophare aimanté sur le toit et mit la sirène. Combien de temps pour monter là-haut ? Gaspard Ferrand n’habitait pas à Saint-Martin, mais dans un village à cinq kilomètres. Les rues étaient pleines de neige. Servaz compta un bon quart d’heure pour parvenir au parking des télécabines, en plein centre-ville. Combien de minutes les cabines mettaient-elles pour effectuer le trajet ? Quinze ? Vingt ?
Il démarra sur les chapeaux de roues, sirène hurlante, devant un Ferrand stupéfait debout sur le pas de sa porte. Il y avait un feu au bout de la rue. Il était rouge. Il avait l’intention de le griller lorsqu’il vit surgir sur sa droite la silhouette d’un énorme camion. Il écrasa la pédale de frein. Sentit aussitôt qu’il perdait le contrôle. La Jeep se mit en travers en plein milieu du carrefour ; le mastodonte d’acier la frôla en faisant barrir son avertisseur. Le mugissement déchira les tympans de Servaz en même temps que la peur le heurtait comme un coup de poing au plexus. Il en eut le souffle coupé. Ses jointures étaient blanches sur le volant. Puis il passa la première et repartit. Pas le temps de réfléchir ! Après tout, cela valait peut-être mieux. Ce n’étaient pas seulement trente-huit tonnes d’acier qui venaient de le frôler : c’était la mort dans une coque de métal !
Au carrefour suivant, il vira à droite et sortit du village. La plaine s’étendait, blanche, devant lui ; le ciel était toujours aussi menaçant mais il avait cessé de neiger. Il accéléra.
Il entra à Saint-Martin par l’est. Au premier rond-point, il se trompa de direction. Il fit demi-tour en pestant et en frappant le volant, s’attirant des regards incrédules de la part des autres conducteurs. Heureusement, il y avait peu de circulation. Deux nouveaux ronds-points. Il passa devant une église et se retrouva avenue d’Étigny, le cœur commercial et culturel de la ville avec ses hôtels, ses boutiques chic, ses platanes, son cinéma et ses terrasses de cafés. Des voitures garées des deux côtés. La neige se changeait en boue noirâtre au milieu, dans les ornières laissées par des dizaines de véhicules. Juste avant le cinéma, il vira à droite. Une flèche marquée : « TÉLÉCABINES ».
Le grand parking au bout de la rue. Une vaste esplanade dominée par la montagne. Face à lui, son flanc se dressait jusqu’au ciel et la longue tranchée blanche des télécabines montait au milieu des sapins. Il roula à toute vitesse entre les rangées de voitures jusqu’à la gare inférieure et freina brutalement, dérapant de nouveau. L’instant d’après, il était dehors en train de courir puis gravissait les marches du bâtiment posé sur deux gros piliers en béton, se précipitant vers les guichets. Un couple achetait des billets. Servaz brandit sa carte.
— Police ! Combien de temps il faut pour monter là-haut ?
L’homme derrière la vitre lui jeta un regard réprobateur.
— Neuf minutes.
— Il y a moyen d’accélérer un peu ?
L’homme le fixa comme si sa demande était insensée.
— Pour quoi faire ? dit-il.
Servaz s’efforça de garder son calme.
— J’ai pas le temps de discuter avec un petit malin dans ton genre. Alors ?
— La vitesse maximale de l’installation est de cinq mètres par seconde, dit l’homme en se renfrognant. Dix-huit kilomètres à l’heure.
— Alors, vas-y, vitesse maxi ! lança Servaz en sautant dans une cabine, une coque en matériau composite avec de grandes vitres de Plexiglas et quatre sièges minuscules.
Un bras pivotant referma la porte sur lui. Servaz avala sa salive. La cabine tangua un peu en quittant le rail de guidage et se retrouva dans les airs. Il jugea préférable de s’asseoir plutôt que de rester debout dans cette coquille instable qui s’élevait rapidement vers le premier pylône, laissant les toits blancs de Saint-Martin en dessous d’elle. Servaz jeta un bref coup d’œil derrière lui et, comme dans l’hélicoptère, il le regretta immédiatement. L’inclinaison du câble était telle qu’elle lui apparut comme une de ces audaces dont les hommes sont coutumiers et qui témoignent de leur irresponsabilité ; quant à son diamètre, il était beaucoup trop petit pour le rassurer. Les toits et les rues rapetissaient rapidement. Les cabines qui le précédaient étaient séparées les unes des autres par une trentaine de mètres et elles se balançaient sous l’effet du vent.
Il vit qu’en bas le couple avait renoncé à monter et qu’il retournait à sa voiture. Il était seul. Personne ne montait, personne ne descendait. Les cabines étaient vides. Tout était silencieux, hormis le vent qui gémissait de plus en plus fort.
Il s’était remis à neiger. Subitement, le brouillard apparut à mi-pente et, avant même d’avoir compris ce qui se passait, Servaz se retrouva plongé dans un univers irréel, aux contours imprécis, avec pour seule compagnie les sapins dressés dans la brume comme une armée de revenants et le blizzard qui faisait virevolter les flocons autour de la cabine.
Il avait oublié son arme ! Dans sa précipitation, il l’avait laissée dans sa boîte à gants. Que se passerait-il s’il se retrouvait nez à nez avec le tueur, là-haut ? Sans compter que si le tueur l’attendait en haut des télécabines et qu’il était armé, Servaz offrirait une cible parfaite. Aucun endroit où se cacher. Ce n’était pas cette coque de plastique qui allait arrêter les balles.
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