Il passa du salon au jardin. La pluie s’était un peu calmée. Des gouttes n’en tambourinaient pas moins sur son crâne. La voix de Marianne au téléphone. Elle résonnait encore dans ses oreilles. Selon elle, Hugo l’avait appelée pour lui expliquer qu’il venait de se réveiller dans la maison de sa prof. Sa voix rendue méconnaissable par la panique. Il n’avait aucune idée de ce qu’il faisait là ni de la manière dont il y était arrivé. Il avait raconté en sanglotant comment il avait d’abord fouillé le jardin parce que les portes-fenêtres étaient ouvertes et découvert avec stupéfaction la collection de poupées qui flottait dans la piscine. Puis il s’était mis en devoir de fouiller la maison, pièce par pièce, étage par étage. Il avait cru s’évanouir en découvrant le corps de Claire Diemar tout en haut, dans la baignoire. Marianne avait expliqué à Servaz que, pendant cinq bonnes minutes, son fils avait été incapable de faire autre chose que de pleurer et de tenir des propos incohérents. Puis Hugo avait repris ses esprits et ses explications. Il avait attrapé Claire dans l’eau, l’avait secouée pour la réveiller, avait tenté de défaire les nœuds, mais ils étaient trop serrés. Et, de toute façon, il voyait bien qu’elle était déjà morte. Bouleversé, il était ressorti de la maison et s’était traîné jusqu’à la piscine, sous la pluie. Il ignorait combien de temps il était resté là, la tête vide, assis au bord du bassin, avant d’appeler sa mère. Il lui avait déclaré qu’il se sentait bizarre — que sa tête était pleine de brouillard . C’était l’expression qu’il avait employée. Comme si on l’avait drogué… Puis, alors qu’il était encore dans le coaltar, les gendarmes avaient débarqué et lui avaient passé les menottes.
Servaz s’approcha du bassin. Les poupées : un technicien était en train de les repêcher à l’aide d’une épuisette. Il les attrapait, puis les faisait glisser une par une dans de grands sacs à scellés transparents que lui tendait un collègue. La scène avait quelque chose d’irréel ; là aussi, on avait branché des projecteurs et les visages blancs, fantomatiques, des poupées étincelaient dans la lumière violente — tout comme leurs regards bleus et fixes. Sauf que, songea Servaz en frissonnant, contrairement à celui de Claire Diemar, qui avait l’air tout ce qu’il y a de plus mort, ceux des poupées paraissaient étrangement vivants. Ou, plus exactement, d’une vivante hostilité … Foutaises. Servaz s’en voulut d’avoir de telles pensées.
Il fit lentement le tour du bassin, prenant garde à ne pas glisser sur les dalles inondées. Il avait le sentiment que quelque chose dans le comportement ou l’attitude de la victime avait attiré le prédateur. De la même manière que, dans la nature, l’animal se forme une image de sa proie et ne chasse pas au hasard.
Tout, dans cette mise en scène, lui disait que, ici non plus, la victime n’avait pas été choisie par hasard.
Il s’arrêta du côté opposé au mur qui séparait le jardin de la rue. Leva les yeux. Au-dessus, il pouvait voir l’étage supérieur de la maison d’en face. Une fenêtre plongeait directement sur la piscine. C’était sans doute par là que le voisin anglais avait aperçu Hugo et les poupées. Si Hugo s’était assis de l’autre côté du bassin, à l’abri du haut mur, personne ne l’aurait vu. Mais il s’était assis du côté où Servaz se tenait à présent. Peut-être n’y avait-il même pas songé, peut-être était-il trop stone, trop perdu, trop hagard après ce qu’il venait de lui arriver pour se soucier de quoi que ce soit d’autre. Servaz fronça les sourcils, la tête rentrée dans les épaules, le crâne martelé par la pluie qui lui dégoulinait sur la nuque et dans le col. Il y avait quelque chose de bizarre dans toute cette histoire.
Oliver winshaw était un vieux monsieur à l’œil aussi vif que celui d’un poisson fraîchement sorti de l’eau. Et, malgré l’heure tardive, il ne semblait nullement fatigué. Servaz observa que sa femme n’avait pas prononcé le moindre mot, mais qu’elle ne les quittait pas des yeux et n’en perdait pas une miette. À l’image de son mari, elle avait l’air tout sauf endormie. Deux vieillards alertes, à l’esprit clair, qui avaient sans doute eu des vies intéressantes et qui comptaient bien faire fonctionner leurs neurones le plus longtemps possible.
— Encore une fois, pour que ce soit bien clair, vous n’avez rien noté d’inhabituel ces derniers temps ?
— Non. Rien. Je regrette.
— Ne serait-ce qu’un type qui rôde, quelqu’un qui sonne chez votre voisine, un détail auquel vous n’auriez pas prêté attention sur le moment, mais qui, à la lumière de ce qui vient de se passer, pourrait vous paraître louche maintenant. Je vous demande de vous concentrer, c’est important.
— Je crois que nous sommes assez conscients de l’importance de la chose, dit la femme fermement, ouvrant la bouche pour la première fois. Mon mari essaie de vous aider, commissaire, vous le voyez bien.
Servaz regarda Oliver. La paupière gauche du vieil homme tressaillit imperceptiblement. Il ne prit pas la peine de rectifier le « commissaire ».
— Madame Winshaw, pourriez-vous nous laisser seuls un instant, votre mari et moi ?
Le regard de la femme se durcit et ses lèvres s’entrouvrirent.
— Écoutez, commissaire, je…
— Christine, s’il te plaît. dit Winshaw.
Servaz vit l’épouse sursauter. Elle n’était apparemment pas habituée à ce que son homme prenne les choses en main. Il y avait une nuance alerte dans la voix d’Oliver Winshaw : il avait aimé entendre sa femme se faire remettre à sa place — et il aimait l’idée de se retrouver entre hommes. Servaz considéra ses deux adjoints et leur fit signe de s’en aller aussi.
— Je ne sais pas si vous avez le droit pendant le service, mais moi je prendrais bien un scotch, dit le vieil homme gaiement quand ils furent seuls.
— Vous ne le répéterez pas ? dit Servaz en souriant. Sans glace, merci.
Winshaw lui décocha un sourire jauni par la théine. Il avait des yeux doux et malicieux et de longs cheveux clairsemés de vieillard. Servaz se leva et s’approcha des rayonnages de la bibliothèque. Le Paradis perdu, La Ballade du vieux marin, Hyperion, La Chasse au snark, La Terre vaine… Des mètres et des mètres de poésie anglaise…
— Vous vous intéressez à la poésie, commandant ?
Servaz prit le verre qu’on lui tendait. La première gorgée descendit comme du feu. Il était bon, avec un goût de fumée très prononcé.
— Latine uniquement.
— Des études ?
— De lettres, il y a très longtemps.
Winshaw hocha vigoureusement la tête en signe d’approbation.
— Il n’y a que la poésie pour dire l’incapacité de l’homme à appréhender le sens de notre passage sur cette Terre, dit-il. Et pourtant, si on lui donne le choix, l’humanité préférera toujours le football à Victor Hugo.
— Vous n’aimez pas le sport à la télé ? le taquina Servaz.
— Du pain et des jeux. Rien de très nouveau. Au moins les gladiateurs mettaient-ils leur vie en jeu, ça avait tout de même une autre allure que ces gamins en short courant après un ballon. Le stade n’est que la version extra-large de la cour de récré.
— « Il n’est pas bon non plus de mépriser les exercices physiques », c’est Plutarque qui le dit, fit remarquer Servaz.
— Alors, à la santé de Plutarque.
— Claire Diemar était belle, n’est-ce pas ?
Oliver Winshaw suspendit son geste, le verre à quelques centimètres de ses lèvres. Son regard pâle et doux parut se perdre loin de cette pièce.
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