Ils pivotèrent vers l’origine de la voix.
— Je peux savoir qui vous êtes ?
Quelqu’un descendait les marches. Une haute silhouette sortit lentement de l’ombre pour s’approcher d’eux et entrer dans leur champ de vision.
— Commandant Servaz, Brigade criminelle de Toulouse.
L’homme lui tendit une main gantée de cuir. Il devait mesurer pas loin de deux mètres. Servaz devina tout en haut de ce corps un long cou, une curieuse tête carrée aux oreilles décollées et des cheveux coupés ras. Le géant broya sa main encore humide dans du cuir souple.
— Roland Castaing, procureur au parquet d’Auch. Je viens d’avoir Catherine au téléphone. Elle m’a dit que vous arriviez. Je peux savoir qui vous a prévenus ?
Il faisait allusion à Cathy d’Humières, la procureur qui dirigeait le parquet de Toulouse et avec qui Servaz avait plusieurs fois travaillé — en particulier sur l’enquête la plus marquante de sa carrière : celle qui l’avait emmené à l’institut Wargnier dix-huit mois plus tôt. Servaz hésita.
— Marianne Bokhanowsky, la mère du jeune homme, répondit-il.
Un silence s’ensuivit.
— Vous la connaissez ?
Le ton du proc était légèrement étonné et soupçonneux. Il avait une voix grave et profonde qui roulait sur les consonnes comme les roues d’une charrette sur des cailloux.
— Oui. Un peu. Mais cela fait des années que je ne l’avais pas revue.
— Pourquoi vous, dans ce cas ? voulut savoir le géant.
De nouveau, Servaz hésita.
— Sans doute parce que mon nom a fait la une des journaux.
L’homme resta un instant silencieux. Servaz sentit que, du haut de son double mètre, le géant l’examinait. Il devina des yeux posés sur lui dans le noir et il frissonna : le nouveau venu lui faisait penser à une statue de l’île de Pâques.
— Ah oui, bien sûr… La tuerie de Saint-Martin-de-Comminges. Bien sûr… C’était vous… Quelle histoire incroyable, pas vrai ? Ça doit laisser des traces, une enquête pareille, commandant ?
Quelque chose dans le ton du magistrat déplaisait souverainement à Servaz.
— Ça ne m’explique toujours pas ce que vous faites ici…
— Je vous l’ai dit : la mère d’Hugo m’a demandé de venir jeter un coup d’œil.
— À ce que je sache, l’enquête ne vous a pas encore été confiée, répliqua le magistrat d’un ton tranchant.
— Non, en effet.
— C’est du ressort du parquet d’Auch. Pas de celui de Toulouse.
Servaz faillit répliquer que le parquet d’Auch ne disposait que d'une modeste brigade de recherches — et que pas une seule enquête criminelle importante, ces dernières années, ne lui avait été confiée —, mais il s’abstint.
— Vous avez fait un long chemin pour venir jusqu’ici, commandant, dit Castaing. Et je suppose que, comme nous tous, vous avez dû renoncer à regarder la télé. Allez donc jeter un coup d’œil là-haut, mais je vous préviens : ce n'est pas beau à voir… En même temps, contrairement à nous, vous en avez vu d’autres.
Servaz se contenta de hocher la tête. Tout à coup, il sut qu’il ne fallait en aucun cas que cette enquête lui échappe.
Les poupées regardaient le ciel nocturne. Servaz se dit qu’un cadavre flottant dans la piscine aurait eu à peu près le même regard. Elles se balançaient, leurs robes pâles ondoyant toutes au même rythme, et parfois s’entrechoquaient légèrement. Ils étaient debout au bord du bassin, Espérandieu et lui. Son adjoint avait déployé un parapluie de la taille d’un parasol au-dessus d’eux. La pluie ricochait dessus, ainsi que sur les dalles et sur la pointe de leurs chaussures. Le vent la rabattait contre la vigne vierge de la façade derrière eux.
— Putain, dit simplement son adjoint.
Son mot préféré lorsqu’il s’agissait de résumer une situation à ses yeux incompréhensible.
— Elle les collectionnait, dit-il. Je ne crois pas que celui qui l’a tuée les ait apportées avec lui. Il a dû les trouver dans la maison.
Servaz acquiesça. Il compta. Dix-neuf… Un nouvel éclair illumina les faces ruisselantes. Le plus frappant était tous ces regards fixes. Il savait qu’un regard semblable les attendait là-haut, et il se prépara mentalement.
— Allons-y.
Une fois à l’intérieur, ils passèrent des gants, des charlottes pour les cheveux et des couvre-chaussures en nylon. Les voiles de la nuit les enveloppaient ; le groupe électrogène ne fonctionnait toujours pas, il y avait apparemment un problème technique. Ils s’équipèrent en silence, dans le noir. Aussi bien, à ce stade, ni Vincent ni lui n’avaient envie de parler. Servaz sortit sa lampe torche et l’alluma. Espérandieu fit de même. Puis ils se mirent à grimper.
Le flamboiement des éclairs par les lucarnes illuminant les marches qui craquaient sous leurs pas. La lueur des torches sculptant leurs visages par en dessous, Espérandieu voyait les yeux de son patron briller comme deux cailloux noirs tandis qu’il cherchait, le nez baissé, des traces de pas dans l’escalier. Il grimpait en posant les pieds le plus près possible des plinthes, écartant les jambes à la manière d’un rugbyman All Black pendant le haka.
— Espérons que monsieur le procureur aura fait de même, dit-il.
Quelqu’un avait déposé une lampe-tempête sur le dernier palier. Elle jetait une clarté indécise autour d’elle. Et sur la seule porte.
La maison continuait de gémir sous les assauts de l’orage. Servaz s’arrêta devant le seuil. Il consulta sa montre. 11 h 10. Un éclair d’une intensité particulière illumina la fenêtre de la salle de bains et s’imprima sur leurs rétines au moment où ils entraient. Un coup de tonnerre fracassant le suivit. Ils firent un pas de plus et balayèrent la soupente du pinceau de leurs torches. Il fallait faire vite. Les techniciens en scène de crime n’allaient pas tarder à arriver, mais, pour l’instant, ils étaient seuls. La pièce en soupente était plongée dans l’obscurité. À l’exception de la pyrotechnie se déchaînant derrière la fenêtre… et de la baignoire, qui formait un rectangle de clarté bleu pâle dans le noir, vers le fond.
À la manière d’une piscine… éclairée de l’intérieur…
Servaz sentit son pouls battre dans sa gorge. Il promena soigneusement le faisceau de sa torche sur le sol. Puis il se mit en devoir de s’approcher de la baignoire en rasant les murs. Ce n’était pas facile : des flacons et des bougies partout, des meubles bas et des vasques, un porte-serviettes, un miroir. Un double rideau encadrait la baignoire. Il était écarté et Servaz distinguait à présent le miroitement de l’eau contre l’émail. Et une ombre.
Il y avait quelque chose dans le fond… Quelque chose ou plutôt quelqu’un.
La baignoire était d’un modèle ancien en fonte blanche sur quatre pieds. Elle mesurait pas loin de deux mètres et elle était profonde — si bien que Servaz dut franchir le dernier mètre qui l’en séparait pour en voir le fond.
Il fit un pas de plus. Réprima un mouvement de recul.
Elle était là — et elle le regardait de ses yeux bleus grands ouverts comme si elle l’attendait. Elle ouvrait aussi la bouche, si bien qu’elle semblait sur le point de dire quelque chose. Mais c’était bien sûr impossible parce que ce regard était mort. Il n’y avait plus rien de vivant en lui.
Bécker et Castaing avaient raison : Servaz lui-même avait rarement vu spectacle aussi difficilement soutenable. Hormis peut-être le cheval décapité dans la montagne… Mais, à la différence d’eux, il savait comment gérer ses émotions. Claire Diemar avait été ligotée avec une longueur absolument invraisemblable de corde qui s’enroulait à d’innombrables reprises autour de son torse, de ses jambes, de ses chevilles, de son cou et de ses bras, passait sous ses aisselles, entre ses cuisses, écrasait sa poitrine, en formant une quantité considérable de tours, de contours et de nœuds grossiers, la corde râpeuse mordant profondément la peau chaque fois. Espérandieu s’avança à son tour et il regarda par-dessus l’épaule de son patron. Un mot s’imposa immédiatement dans son esprit : bondage . Les liens et les nœuds étaient par endroits si nombreux, si complexes et si serrés que Servaz se fit la réflexion qu’il allait falloir des heures au légiste pour les couper, puis pour les examiner une fois au labo. Il n’avait jamais vu un écheveau pareil. La saucissonner de la sorte avait dû prendre moins de temps cependant : celui qui avait fait ça avait agi avec brutalité avant de l’allonger dans la baignoire et d’ouvrir le robinet.
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