Halte à Moulins vers cinq heures de l’après-midi. Mademoiselle Milpois ne voulut pas quitter la camionnette. Konrad s’écarta pour téléphoner à son Eléonore.
« Et si nous avions fait une faute ? Si on avait laissé la police prendre tout en main ? Maher ?
— Je ne sais pas. Konrad nous a un peu forcés, je pense qu’il a raison. La seule difficulté va être de reprendre contact avec les ravisseurs. Vous devez me maudire ! »
De Moulins, nous avons appelé Jacques, le gardien de notre monument, pour l’avertir que nous rentrions plus tôt que prévu de notre voyage de noces. Une seconde, nous avons hésité à prévenir la police. Pourquoi être complices de cette cavale ? Plus qu’une heure de route. Epuisés.
Maher nous fit parler de notre travail, cela l’intéressait. Il nous posa beaucoup de questions techniques, sans que nous voyions bien pourquoi. Nous avions reçu mission de métamorphoser en machin visitable une forteresse perdue dans la forêt dont personne ne savait que faire. Un château inutile. Trop grand, trop mal desservi par la route, trop désolé. Nous n’avions pas encore transformé les communs en espace d’art contemporain, pas encore organisé de concerts dodécaphoniques dans la grange aux dîmes. Rien ne pressait. Nous voulions maîtriser les arbres et les chemins.
Avec anxiété nous vîmes apparaître, après l’habituel circuit par les allées du parc, au bout de l’avenue de hêtres, la « maison », notre château des Carpates. Cette bâtisse de dix styles différents nous avait intrigués dès le début de notre installation. Nous y logions depuis deux mois, peut-être ne l’habitions-nous pas encore. Les Lieupart avaient mis huit siècles à bâtir cet amoncellement de toitures, de poivrières et de girouettes, où le mâchicoulis s’accommodait du voisinage de la mansarde… Seul Jacques, qui nous accueillit sur le perron en marmonnant « Monsieur et Madame ont-ils fait bonne route ? Six visiteurs aujourd’hui, aussi bien que dans la saison », semblait y être à son aise.
La mort du duc n’avait rien changé à son activité. Il veillait à tout : cirait les hectares de parquet selon les principes de l’assolement triennal, coupait le bois, remontait les pendules, descendait les lustres pour les passer à l’eau citronnée, et depuis notre arrivée, jouait les guides, vendait des cartes postales… Maher écoutait, intéressé. Jacques était veuf. Konrad évoqua la possibilité de le remarier avec mademoiselle Milpois. Un bien beau cadeau pour la vieille fille. Jacques nous avait parlé le premier jour avec tellement de gentillesse : « J’espère que vous aurez bientôt des enfants, c’est ce qui manque le plus ici. Pour eux, ce serait le vrai paradis, Lieupart. » Cela faisait si longtemps qu’il n’y avait plus eu personne pour jouer dans les bassins ou faire des cravates aux mouches dans les greniers. Personne n’avait jamais construit de cabanes dans les arbres. Nous avions promis de faire tout notre possible.
« Jacques, il faut mettre ce camion à l’abri.
— L’entrée des fournisseurs : elle donne sur le cellier et la cave, monsieur le duc avait fait mettre des portes de coffre-fort…
— C’est qu’il tenait à ses grands crus ! Et aujourd’hui ? Ces messieurs de l’institut, pour leurs dîners littéraires…
— Non, non, les bouteilles sont en bas. Je vous montrerai. Des catacombes. »
De l’avis général, les tableaux de Maher et les bijoux de mademoiselle Milpois pouvaient trouver un refuge digne d’eux parmi les bonnes cuvées du feu duc de Lieupart. Jacques conduisit l’estafette dans une des dépendances, à côté des anciennes écuries. Les chevaux avaient été vendus par les académiciens. L’un d’eux, le plus jeune et qui tenait à le montrer, en avait acheté un, Bajazet. Une porte à combinaison se rabattit sur nos trésors.
« Vous savez, je l’ai un peu connue, la duchesse de Lieupart, murmura Maher tandis que nous marchions vers le château…
— C’est nouveau ça, mon vieux, tu étales tes relations…
— Non, elle était née Cadignan, c’est cela ?
— C’est cela même, monsieur.
— Tu sais, je l’ai rencontrée quand j’étais très pauvre. »
Maher se tut. Il continua, tête basse, à marcher en silence. Aucun de nous n’osa poursuivre sur ce chapitre. Que cachait-il ? Ce fut Jacques qui parla :
« Voyez comme le ciel est sombre. La nuit tombe par terre. »
Jacques savait aussi préparer de bons dîners. Il nous avait appris les noms des arbres, les noms des fleurs, les noms de nos six tours rondes. Sur la table de marbre des cuisines ducales, il avait composé une nature morte auvergnate : du chou, de grandes tranches de jambon, de la salade, des fromages en quantité. Seule mademoiselle Milpois semblait soucieuse : pensait-elle à toutes ses richesses qu’elle venait de livrer à notre caverne d’Ali Baba ? Maher n’avait pas évoqué une seconde fois l’ombre de madame de Lieupart : jamais il ne parlait de cette période où il était pauvre. Rien ne nous permettait d’imaginer sa vie avant la rencontre de Laura Bagenfeld. Nous étions allés chercher dans le salon nos disques de Clara Haskil. Jacques tisonnait le feu.
Nous répondions aux nouvelles questions de Maher sur le domaine, l’entretien de la forêt, la manière dont nous avions organisé les visites, l’histoire du bâtiment, la famille des Lieupart et ses ramifications. Nous hésitions sur les détails. Jacques connaissait tout mieux que nous. Il ne rappelait jamais que nous étions arrivés de fraîche date. Notre installation, l’ouverture au public avaient peu modifié son existence : déjà, du vivant du dernier duc, le domaine lui « appartenait ». Il laissait, par courtoisie, le « patron » habiter quatre pièces au premier étage, passer ses nuits dans la bibliothèque : ce propriétaire ne le gênait guère. Tout le reste était à lui, ces grands bois où personne n’allait, ces chevaux dont il aimait s’occuper, et qu’il montait chaque jour, ces vieux meubles à caresser. Dans les premiers temps, nous avions pensé avoir tout compris : le paternalisme du duc, l’exploitation de ce pauvre Jacques par un « système », ce servage perpétué qui ne dit pas son nom, les vestiges du jour et la satisfaction de voir fourbir l’argenterie. L’académicien était malicieux, intelligent, pas dupe de son décor, il avait été député radical, correspondant assidu de Blum et de la famille Crémieux : il entretenait avec Jacques une complicité quotidienne, locataires d’une bâtisse bien trop vaste pour tous les deux, héritiers de ces collections trop belles et de ces chevaux trop coûteux. Ils se distrayaient à tenter de gouverner cet ensemble hétéroclite.
L’un comme l’autre, Jacques et Jacques, fataliste et fataliste, vivaient à Lieupart dans le calme et une harmonie parfaite, chacun très heureux de son sort. Dans son testament, Jacques VII, duc de Lieupart, avait pris toutes les dispositions pour que rien ne fût changé à l’existence de Jacques le Survivant. La seule chose, c’est qu’on lui avait enlevé les chevaux pour les remplacer par quelques touristes égarés, et encore pas tous les jours, même si nous venions de faire ajouter le château dans les guides de la région avec une notice élogieuse. « C’est mieux, pour un homme de mon âge, les gens que les bêtes », approuvait l’intéressé en se resservant de chou et de jambon.
« Cette famille Lieupart, qu’est-elle devenue ?
— Il reste la branche aînée, et puis les Lieupart d’Angleterre.
— Le Count Lieupart of Briarlea, le pilote de course, fit Konrad, c’est la même famille ?
— Parfaitement, mais la branche est séparée depuis le XVII e siècle, et ils sont anglicans bien sûr.
— Comprends pas, vous parlez de la branche aînée, le duc n’était pas l’aîné ? Il était duc…
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