J’ouvre le dossier de 1968. À la première page, le couteau à manche de bois, avec un trait de gouache blanche sur la lame, et une mention, au crayon noir, de ma main : « 1 er janvier, la neige nous a encerclés. »
« Tu vas me dire où sont les esquisses de 1967, qui a travaillé ici, qui les a prises. Je t’écoute.
— Je n’ai rien à te dire. »
Celle qui ne parle pas, Idric, doit avoir compris ce que l’on me cache. Je me tais. Face à deux femmes excitées à la vengeance, un vieillard ne doit que se taire. Je reprends ma canne, j’ouvre la porte qui donne sur la cour. J’en ai assez vu. Je n’obtiendrai rien. Mais je raconterai cela à la police. Je pense que Virgile a été manœuvré. Peut-être est-il mort parce qu’il se rebellait, parce qu’il avait osé leur dire son amour pour moi, pour son père.
En sortant, je prends Jeanne à part. Je l’entraîne dans le jardin. J’ai l’impression qu’elle me cache quelque chose d’important. Je ne sais pas comment la faire parler.
« Je vous emmène à Paris, Jeanne, vous voulez ?
— Je ne voyage plus.
— On a besoin de vous, pour l’enquête. Vous devez me raconter ce qui se passe ici.
— Je devrais dire ce qui se passe. Mais pas à vous. C’est madame qui m’a toujours aidée, moi et mon fils. Je regrette, monsieur, je sais à qui je dois tout. »
Exaspéré, je lui tourne le dos. La vieille bonne qui se venge, trente ans après, de n’avoir été troussée que deux fois.
Magnac me plaît avec ce ciel d’hiver. Le jardin semble ne plus pousser depuis trente ans, comme si on arrachait les arbres tous les six mois pour qu’il demeure en l’état où je l’avais laissé. Cet endroit était inquiétant autrefois. On ne s’y promenait pas la nuit et le jour, il fallait le plein soleil de l’été pour qu’on puisse lui trouver des charmes. Je fais quelques pas seul, avec ma canne. Le portail en fer forgé porte toujours la couronne comtale, préfiguration naïve, par le ferronnier du village et suivant mes dessins, de mes splendeurs de Cérisoles. Mes trois femmes ont été de plus en plus belles et mes maisons de plus en plus somptueuses. On juge ainsi la réussite d’un homme. Mes œuvres n’ont pas toujours suivi ce crescendo, ni l’intelligence de mes enfants.
La cour carrée de la ferme forme encore cette géométrie que j’aimais peindre et qui donnait à mes paysages une apparence d’architecture, des angles et des lignes qui faisaient moderne, alors que ma facture était désespérément classique. Mondrian marié avec Puvis de Chavannes. Les bois des alentours servaient de réserve de chasse. Tout est mort, glacé et je n’ai pas osé pousser la grille pour m’aventurer entre les troncs noirs et les souches.
Jacques me ramène à Paris. J’entends démarrer la voiture. Je vais leur envoyer les flics, et vite.
CHAPITRE 13.
Webcam Story
À Paris, je veux revoir la petite Idric. C’est moi qui appelle chez elle pour la convoquer. Si c’est elle qui doit rédiger ma biographie non autorisée, si elle doit déboulonner ma statue, autant qu’elle entende d’abord ce que j’ai à lui dire. Qu’elle me voie me déboutonner. Je veux limiter un peu les dégâts à venir.
Je lui donne rendez-vous dans le salon vide, puisque tous mes meubles sont à Cérisoles. Un peu fatigué par ces voyages, j’ai demandé à Jacques d’acheter deux fauteuils pour que nous puissions nous installer.
Je l’invite à me rejoindre après ma conférence de presse. Nahoum a regagné Cérisoles.
Voici le texte de ma petite allocution. J’ai fait installer dans la galerie un écran avec un curieux engin que Manette appelle un « barco ». Au fur et à mesure que je parle, Étienne fait défiler les images, la salle murmure, tout est rodé comme un spectacle de Guignol.
Le soir où mon fils est mort, il avait invité, dans notre maison de Paris, trois amis, Pablo, Parme et Tagar.
Dans cette maison, ils ont accepté de s’enfermer et d’être filmés en permanence par trente-deux caméras numériques. J’en ai fait poser partout, dans la chambre, sur les lits, dans les toilettes, et dans la chambre du dernier étage, celle où l’on a trouvé le corps de mon fils.
Vous pourrez les voir et surtout vous pourrez les entendre et leur faire lire des messages. Ils disposent de trois écrans sur lesquels vous pouvez leur transmettre tous les documents que vous voulez. Ces communications seront transparentes. Les seuls moments où vous n’aurez plus accès à eux sont ceux où la justice aura besoin de recueillir leurs témoignages. Ils quitteront alors la maison.
L’expérience durera jusqu’à ce que la lumière soit faite, à l’extérieur ou à l’intérieur, sur les circonstances de l’assassinat. Il s’agit d’une reconstitution de la mort de Virgile de Gossec. Les trois témoins ne sont pas mis en accusation, ni enfermés dans une cage transparente. Ils ont eu eux-mêmes cette idée pour collaborer avec la justice et rendre un dernier hommage à leur ami disparu.
Je dois maintenant recevoir cette ravissante idiote d’Idric. J’espère qu’elle a été impressionnée par ma conférence. Tous les journaux font leur une avec ça. « Internaute à cent ans », « Le Sherlock Holmes du Web », « Comment le père en furie pense-t-il démasquer les assassins sur Internet ? Les hypothèses possibles », « Jusqu’où ira l’impudeur sur Internet ? », « La police se prête au jeu médiatique », « Va-t-on voter pour désigner un coupable sur Internet ? », « Gossec est-il sénile ou manipulé ? », « Le premier jury populaire mondial », « Le grand artiste étonne le monde », « Les égarements d’un génie », « Gossec sait-il encore ce qu’il fait ? », « Gossec : mort en 1960 ? », « Les cent ans du colonel Moutarde », « Qu’est-ce qui pousse un génie un peu sénile à s’emparer de toutes les stupidités qui passionnent la jeunesse ? N’avait-il pas dans son langage d’autres moyens plus beaux, plus dignes, pour exprimer sa douleur ? », etc., etc. La polémique mettra trois ou quatre jours à enfler. C’est plus qu’il ne m’en faut.
La machine est lancée. Je ne peux pas arrêter. C’est peut-être l’erreur de ma vie, la faute ultime sur laquelle Gossec tirera sa révérence, comme un mauvais pitre que l’on congédie.
La soupe qu’il faut servir à Idric n’a pas le même fumet ; elle veut que je lui parle du passé. Ce combat est aussi important que l’autre et je suis convaincu que les deux sont liés. Que tous les fils de ma vie se rassemblent ces derniers jours, pour mes derniers jours. Mais que je ne les tiens pas tous bien en main, bien ensemble. Je réfléchis d’abord à ce que je ne dois pas dire, à ce que je peux lâcher en restant raisonnable. C’est peut-être ce que je devrais justement détailler devant elle, prendre les devants, lui dicter quelques détails bien scandaleux et bien choisis. Puis lui dire toute mon horreur de la pédophilie, de la violence, me lancer dans un hymne à la beauté, à la pureté et au bonheur. Un testament spirituel. Si elle se charge de l’écrire, ce sera mal fait, mais vite. Et je pourrais mourir un peu tranquille, un peu moins anxieux.
Je crois que je peux raconter ma vie à Idric, cela ne fera pas trop mauvais effet. Jacques m’apporte une seconde brassée de journaux. Mon appartement rempli de caméras fait toutes les unes. On crie au scandale, au génie, on appelle à l’aide l’Église et les droits de l’homme, on interpelle le Premier ministre pour qu’il demande à madame la garde des Sceaux de faire cesser cette mascarade indécente. Tout un battage alors que personne n’est entré encore dans l’appartement, que l’expérience commence demain. La pression monte. La seule qui ait le droit de m’interroger c’est Idric, de Cosmogonie (j’ai refusé les journaux télévisés qui me demandaient tous, les radios, la presse étrangère, une tribune en première page de deux quotidiens). Non, je ne veux que la petite Idric, parce que c’est la plus conne. La vague grandit. Mes trois petits poissons attendent sagement Quai des Orfèvres. La foule commence à grossir dans le quartier des Halles pour guetter l’arrivée du panier à salades. Les ventes d’ordinateurs augmentent me dit Étienne, les demandes de connexion à Internet se multiplient. Le résultat peut être épouvantable, la machine peut s’affoler, mais l’attaché de presse de Manette ou Manette en personne travaille toujours remarquablement bien. On doit en parler jusqu’au fin fond de la forêt limousine.
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