Si tu as une femme, des enfants, parle-leur de moi tel que j’étais quand toi-même tu n’étais qu’un enfant. Parle-leur de ces années où j’ai été un père digne de ce nom, je crois. Car, Martin, te souviens-tu de nos jeux ? Des grands châteaux de sable qu’on construisait sur les rochers ? De ces lectures à voix haute, les soirs d’été, où je convoquais pour toi Long John Silver, Jim Hawkins, Tom Sawyer et Phileas Fogg ? Jamais père ne fut plus heureux que moi en ce temps-là, fiston.
On dirait bien qu’au cours des toutes dernières en revanche, j’ai tout gâché, hein ? J’ai honte de l’avouer : j’ai vendu mes vinyles de Mahler quand l’argent a commencé à manquer. J’ai vendu Mahler contre de l’alcool, Martin ! Et personne — non, personne — n’a envie que ses enfants aient un grand-père alcoolique au pied de leur lit, personne n’a envie d’expliquer pourquoi grand-père est un vieil homme titubant aux mains tremblantes.
Bon sang ! Ce sont les siennes qui tremblent à présent en lisant ça. Et avec elles les pages qu’il tient. Il jette un regard furtif autour de lui, balaie prudemment le hall des yeux, ôte ses lunettes, essuie ces larmes qui brouillent sa vision et reprend sa lecture.
Mais tu ne dois pas porter ce fardeau, Martin : tu n’es coupable de rien. J’ai su qu’à la fac tu manquais des cours, que tu avais des problèmes relationnels avec tes professeurs, que tu t’étais battu. J’ai su tout ça. J’ai compris que, d’une manière ou d’une autre, c’était à cause de moi, c’était lié à ma déchéance.
Seigneur, pense-t-il, vieux salaud, pourquoi tu ne m’en as rien dit ? Pourquoi tu m’as planté là avec mes questions, ma culpabilité et ma colère ? Pourquoi tu ne m’as pas demandé mon aide ?
Je suis désolé de ne pas t’avoir dit ces choses-là avant, de n’avoir pas trouvé le courage ni les mots quand il aurait fallu. Je n’ai jamais été un homme très courageux. En tout cas pas autant que toi, Martin…
Une chose est sûre : je n’irai pas au paradis. Et d’ailleurs, quel paradis pourrait être plus grand que cette vie ? Seuls les poètes peuvent dire la vie dans toute sa magnificence, Martin ; comment pourrait-il y avoir quelque chose de plus beau, de plus précieux que ces tendres feuilles qui s’agitent dans le vent, que cet air frais sur ta figure, que ce soleil qui réchauffe ta peau ? Que cette mer salée et tiède dans laquelle on se baignait, l’été venu ? Quelque chose de plus grand que ton cœur qui bat à l’unisson d’un autre cœur, que le goût d’un baiser ou la grâce des mots, que la littérature, que la musique… Et s’il ne peut y avoir quelque chose de plus beau, de plus grand que cela — alors, c’est que le paradis n’existe pas.
Vis cette vie, fils. Vis-la de toutes tes forces. Entièrement, complètement, goulûment. Goûtes-en chaque minute. Chaque instant. Car cette vie, c’est tout ce que tu as. Tu n’as pas à rougir de ce que tu es, ni de ce que tu as fait. Tu es quelqu’un de bien.
Il ne tient plus en place. Il va et vient, ses yeux de nouveau secs. Aurait-il pu agir autrement la nuit dernière ? Non, bien sûr que non. En cet instant, il est intensément, irrémédiablement triste — mais aussi, paradoxalement, en paix.
Il est maintenant temps qu’on se dise adieu, Martin. Il est temps de nous séparer. Je te souhaite, mon fils, pour celui qu’il te reste à vivre, de trouver ta place en ce monde… Et d’y être aussi heureux qu’il est possible.
Papa
Il referme la lettre. Il est 22 h 13, le 12 février 2018.
Comme toujours, un roman comme celui-là ne peut s’écrire sans avoir à son bord quelques solides matelots et capitaines. Je dois d’abord remercier Frédéric Péchenard, vice-président du conseil général d’Île-de-France, ancien chef de la brigade de répression du banditisme, ancien chef de la brigade criminelle, ancien directeur général de la police nationale, pour une passionnante conversation un matin d’automne autour de la police d’hier et d’aujourd’hui.
Au SRPJ de Toulouse, Pascal Pasamonti a bien voulu évoquer pour moi ses jeunes années rue du Rempart-Saint-Étienne et le grand déménagement de la police toulousaine pour le boulevard de l’Embouchure qui — s’il eut bien lieu en 1993 — advint en février et non en mai, mais un auteur a tous les droits, n’est-ce pas ? Avec Yves Le Hir, chef de la division de police technique, nous nous sommes penchés sur la PTS des années 1980 et 1990 en la comparant à celle d’aujourd’hui : s’il est une administration qui s’est réformée en profondeur au cours des vingt-cinq dernières années, c’est bien la police. Monique Amadieu a exhumé pour moi de vieilles photos prises à une époque où la cravate king size était encore de rigueur dans ses rangs. Enfin, Christophe Guillaumot m’a rappelé, entre autres, les règles des perquises et de la garde à vue, que j’avais quelque peu oubliées. C’est également lui qui m’a soufflé l’anecdote de « la montre qui retarde », astuce véridique qu’il a lui-même utilisée dans un de ses romans — car il est non seulement policier, mais auteur de talent : Abattez les grands arbres , qui met en scène un autre flic toulousain, Renato Donatelli.
Comme d’habitude, toutes les erreurs qui figurent dans ce livre sont de mon fait, non du leur.
Elle a été là à chaque étape de ce livre : un grand merci à Laura Muñoz — siempre .
Enfin, toute ma gratitude va, comme toujours, à mes éditeurs, Bernard Fixot et Édith Leblond, et à toute l’équipe des éditions XO, pour leur soutien constant et leur confiance renouvelée. Et, bien entendu, à mes premiers lecteurs et à tous ceux qui les ont rejoints depuis.
Yvelines, février 2018.
Voir Glacé, XO Éditions et Pocket.
Voir Nuit , XO Éditions et Pocket.
Ibidem.
Voir Le Cercle , XO Éditions et Pocket.
Voir Glacé, Le Cercle et Nuit , XO Éditions et Pocket.
Voir N’Éteins pas la lumière , XO Éditions et Pocket.
Voir Le Cercle , XO Éditions et Pocket.
Voir Nuit , XO Éditions et Pocket.