— Les caïds essaient de semer la terreur, fit-il le plus calmement possible. Ils n’y parviendront pas. Encore une fois, ils ne représentent qu’un infime pourcentage de la population des quartiers et la police est là pour les identifier et les arrêter. Il faut cesser de stigmatiser les cités.
Il ne croyait pas un mot de ce genre de discours politiquement correct. Ses vrais souvenirs de Picasso : quand ses voisins lâchaient sur lui leur chien parce qu’il écoutait sa musique trop fort, quand les gosses de la tour, au lieu de faire leurs devoirs, pissaient dans les boîtes aux lettres, quand les membres de sa propre famille d’accueil appelaient les flics pour dénoncer les sans-papiers du palier d’à côté… Des ordures à tous les étages.
— Comment stopper cette prolifération de… brebis galeuses ?
— Faut les arrêter et les mettre hors d’état de nuire, c’est tout. Putain, faut les foutre en cage !
Il se mordit les lèvres. Bravo, Corso. À pieds joints et droit dans le mur .
— Pour un gars qui vient des cités, vous n’êtes pas très clément.
— C’est parce que je viens de là-bas que je ne suis pas clément.
Sur ces paroles de facho, il rejoignit son bureau en se maudissant lui-même. Personne ne savait que c’était lui qui avait tiré la veille sur les dealers mais il fallait qu’il dégaine encore et tire d’une autre façon — des phrases qui allaient être reprises par les médias, les réseaux sociaux, les politiques de tout poil, chacun les utilisant à sa sauce.
Corso avait à peine trouvé refuge dans son bureau qu’on frappa à sa porte. Barbie se tenait sur le seuil, avec son air de chat noir qui vient de se prendre une averse.
— J’ai localisé un nawashi, ça t’intéresse ?
— Un quoi ?
— Un maître du shibari, l’art de la corde japonais.
Émiliya lui avait souvent parlé de cette discipline obscure, aux confins de l’érotisme et de l’esthétisme. L’art de saucissonner les femmes, mais avec rigueur et délicatesse.
— Bornek a déjà exploré cette piste…
— Il a visité trois-quatre clubs SM à Paris. Je te parle d’un véritable maître.
— Il est japonais ?
— Non, parisien. Il organise des workshops, des shows, des conférences.
— Il crèche où ?
— Dans le XVI e. On y va ?
Corso jeta un œil à sa montre : pas encore 11 heures.
— On prend ma bagnole.
Barbie insista pour conduire. Au fil des quais, elle se laissa aller à parler shibari. Bizarrement, elle paraissait bien connaître ce Mathieu Veranne, mais pas moyen de savoir si elle-même était adepte de ces pratiques.
Corso s’était toujours demandé à quoi, sexuellement, Barbie carburait. Ce dont il était sûr, c’est qu’elle aimait plus que tout sonder les zones d’ombre de l’espèce humaine, quitte à s’y attarder de temps en temps. Elle se considérait comme une « reporter de l’âme ».
— Il a un métier, ton mec ?
— Financier. Il dirige un hedge fund pour des investisseurs asiatiques. Il partage son temps entre Paris, Hong Kong et Tokyo.
— Il a une famille ?
— Une femme et deux enfants, je crois. Mais tout ça passe bien après la corde, sa seule passion. Il gagne du fric, nourrit son foyer, s’agite comme n’importe quel banquier, mais il y a un mur invisible entre cette réalité et ce qui le fait vraiment bander.
— Où tu l’as connu au juste ?
— Quand j’étais à la BRP, on a été appelés sur un coup. Une séance de shibari avait mal tourné : une bonne femme s’était décrochée du plafond et s’était brisé la nuque.
L’idée le fit rire — il s’abstint. Le soleil de juillet frappait la pierre des façades mais c’était une lumière douce, atténuée par quelques nuages, qui donnait l’impression de courtiser la ville à voix basse. Toute la cité semblait sous le charme.
— C’était le maître de cérémonie ?
— Non. Je l’ai consulté comme spécialiste pour piger s’il y avait eu une faute de la part de… l’attacheur.
— Et toi, relança-t-il, t’as essayé ?
Barbie se contenta de ricaner derrière son volant qui semblait énorme comparé à ses bras filiformes.
Le silence s’imposa alors qu’ils dépassaient le Grand Palais et filaient vers la tour Eiffel — ni deux-tons, ni gyrophare, juste un couple en goguette dans une Polo noire décatie.
Corso se laissa aller à ses rêveries. La contention, l’arme secrète du désir… Lui-même avait souvent attaché Émiliya (d’une manière plus sommaire), quand elle acceptait de jouer les vierges humiliées et entravées par le sale flic, l’homme en noir… Auprès de son ex-épouse, il avait connu ces instants sombres et brillants où la jouissance monte comme le mercure d’un thermomètre en surchauffe. Il songeait alors à des atomes proches de la vitesse de la lumière. Quand ils frôlent cette limite, ils se dilatent, deviennent de l’énergie pure, se transforment en « autre chose ». C’était le même principe pour Émiliya : quand elle se tordait sous ses liens, elle lui paraissait s’amplifier en une sorte de halo lumineux, un pur noyau de soufre qui menaçait de le faire exploser, lui…
Il se redressa sur son siège pour balayer ces souvenirs. Il n’avait jamais tenté de retrouver ces plaisirs avec une autre. C’était une sorte de trouée dans son histoire personnelle qu’il cherchait plutôt à colmater avec l’oubli, le boulot, la haine et, pourquoi pas, des actes de violence qui pouvaient aller jusqu’au meurtre. Mais jamais il n’avait pu s’arracher à cette question qui le hantait : était-il aussi détraqué qu’Émiliya ? pire qu’elle ? un hypocrite, alors que la Bulgare, elle, assumait pleinement sa nature ?
Pont de Grenelle. Barbie braqua à droite, traversa la Seine puis passa devant la Maison de la Radio pour enquiller rue Gros. Tout de suite, ils se perdirent dans l’imbroglio des rues à sens unique du XVI e arrondissement.
Mathieu Veranne habitait rue du Docteur-Blanche. Pour tout flic, cette adresse résonnait de manière funeste. C’était là que le 14 janvier 1986, une opération de police impliquant la BRB et la BRI avait mis en déroute le gang des Postiches (une banque se situait au 39), avant de virer au fiasco, avec cadavres sur le trottoir, fuite des casseurs, prise d’otages puis fronde historique des flics exigeant le limogeage du commissaire soupçonné d’être responsable du carnage.
Le 19 de la rue était un de ces immeubles rectilignes et sans fioritures qui avaient fleuri dans les années 50–60 à Paris, notamment dans le XVI e. Après la grille basse, une cour ouverte offrait deux curiosités : un bassin de céramique turquoise aux lignes sinusoïdales et une sculpture-fontaine de résine noire en forme de gant de boxe.
Corso adorait ces détails qui renvoyaient au modernisme d’un autre temps. Il leva les yeux sur le bâtiment : onze étages, une cinquantaine de logements serrés comme des sucres dans leur boîte rectangulaire. Une construction hiératique posant sur le quartier un regard hautain et indifférent.
Ils franchirent le seuil. Le plus beau était à l’intérieur. Le hall, d’un seul tenant, s’ouvrait sur toute sa largeur sur des jardins et donnait l’impression que l’immeuble reposait sur du vide. Ici, tout miroitait : les portes vitrées de l’entrée qui se reflétaient dans celles du parc, le sol de marbre rutilant, les boîtes aux lettres plaquées aluminium…
Inexplicablement, ce tableau lui parut de bon augure : une telle grâce, une telle transparence devaient leur offrir une révélation — une claire-voie dans les ténèbres.
Mathieu Veranne était un grand échassier d’une cinquantaine d’années. Chevelure argentée, gueule osseuse, tout en sinuosités. Des dents de cheval, des yeux globuleux, avides, attentifs. Ses lèvres épaisses étaient comme suturées aux commissures par un rictus crispé. Quand il riait, c’était pire : toutes les dents étaient invitées au balcon pour un « hourra ! » féroce et carnassier.
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