Personnellement, je ne pensais pas que Tammy puisse tuer qui que ce soit, mais juste pour m’en assurer, je demandai :
— Est-ce que Tammy portait des bijoux ?
Elle me regarda comme si j’étais fou.
— Des bijoux ? répéta-t-elle, l’air de prononcer un mot dans une langue étrangère – l’araméen, peut-être.
— Oui, tout à fait, dis-je pour l’encourager. Des bagues, des bracelets, ce genre de choses…
— Comme celui qu’elle a à la cheville ? répondit Camilla, de façon très obligeante, me sembla-t-il.
— Oui, exactement. Est-ce qu’il y avait une inscription dessus ?
— Ouais, son nom. Oh, mon Dieu, elle va être folle de rage contre moi.
— Savez-vous de quel professeur il s’agissait, Camilla ? l’interrogea Deborah.
La fille recommença à secouer la tête.
— Je ne peux vraiment pas vous dire.
— C’était le professeur Wilkins ? demandai-je, et bien que Deborah me foudroyât du regard, la réaction de Camilla, elle, fut très gratifiante.
— Oh, mon Dieu ! Je n’ai rien dit, je le jure.
Un appel depuis le mobile nous fournit l’adresse du professeur Wilkins, à Coconut Grove. C’était dans une zone huppée appelée ‘‘The Moorings’’, ce qui signifiait soit que mon ancienne fac payait les enseignants beaucoup plus que par le passé, soit que le professeur Wilkins avait des ressources personnelles. Tandis que nous débouchions dans sa rue, la pluie de l’après-midi commença à tomber, s’abattant sur la route en grands pans obliques, s’arrêta presque complètement, puis reprit à nouveau.
Nous trouvâmes la maison sans problème. Le numéro était indiqué sur le mur jaune de plus de deux mètres qui entourait la propriété. Une grille en fer forgé barrait l’allée. Deborah se gara devant, puis nous descendîmes et jetâmes un coup d’œil par la grille. C’était une maison somme toute modeste – moins de trois cent cinquante mètres carrés – et située à plus de soixante-dix mètres de l’eau, donc Wilkins n’était peut-être pas si riche, en fin de compte.
Alors que nous nous tenions là, essayant d’indiquer d’une façon ou d’une autre notre arrivée, la porte d’entrée s’ouvrit pour laisser sortir un homme vêtu d’un imperméable jaune vif. Il se dirigea vers la voiture stationnée dans l’allée, une Lexus bleue…
Deborah haussa la voix et appela :
— Professeur ? Professeur Wilkins ?
L’homme leva les yeux vers nous sous sa capuche.
— Oui ?
— Est-ce qu’on pourrait vous parler un moment, s’il vous plaît ?
Il s’avança vers nous d’un pas lent, la tête légèrement penchée.
— Ça dépend. Qui est ce « on »?
Deborah farfouilla dans sa poche à la recherche de son badge, et le professeur Wilkins s’arrêta prudemment.
— « On », c’est la police, assurai-je.
— Ah oui ? dit-il, et il se tourna vers moi avec un léger sourire qui se figea lorsqu’il me vit, puis se mua en une imitation de sourire très peu convaincante.
Étant moi-même un expert en matière d’émotions et d’expressions factices, je n’avais aucun doute : la vue de ma petite personne l’avait déconcerté. Mais pourquoi ? S’il était coupable, la présence de la police devant chez lui devait être pire que celle de Dexter. Toutefois, il se tourna, vers Deborah et lui lança d’un ton désinvolte :
— Ah oui, nous nous sommes déjà rencontrés à l’université.
— Tout à fait, répondit Deborah en extirpant enfin son insigne de sa poche.
— Excusez-moi, mais ce sera long ? Je suis assez pressé.
— Nous avons juste une question ou deux à vous poser. Ça prendra une minute.
— Bon, dit-il, son regard allant du badge à mon visage puis se détournant aussitôt. D’accord.
Il ouvrit le portail et s’effaça pour nous laisser passer.
Même si nous étions déjà trempés, il semblait judicieux de nous abriter de la pluie ; nous suivîmes donc Wilkins le long de l’allée jusque chez lui.
L’intérieur était décoré dans un style que je décrirais comme « classique décontracté typique des bohèmes fortunés de Coconut Grove ». Je n’en avais pas vu d’exemple depuis mon adolescence, lorsque le style Deux flics à Miami s’était imposé dans le quartier. Le sol était recouvert d’un carrelage brun rouge qui brillait tellement qu’on aurait pu se raser dans son reflet, et il y avait un coin salon composé d’un canapé en cuir et de deux fauteuils assortis, près d’une fenêtre panoramique. Juste à côté se trouvaient un bar avec un compartiment vitré à température contrôlée ainsi qu’une peinture abstraite de nu sur le mur.
Wilkins nous fit contourner deux plantes vertes pour nous conduire vers le canapé, mais une fois parvenu devant il hésita.
— Ah ! fit-il, en ôtant la capuche de son imperméable. On est un peu mouillés pour les sièges en cuir. Puis-je vous proposer un tabouret de bar ?
Je me tournai vers Deborah, qui haussa les épaules.
— On peut rester debout, répondit-elle. On en a pour une minute.
— D’accord, dit Wilkins. Qu’y a-t-il de si important pour qu’ils envoient quelqu’un comme vous par ce temps ?
Deborah rougit légèrement ; je ne sus si c’était d’irritation ou d’autre chose.
— Depuis combien de temps couchez-vous avec Tammy Connor ? lâcha-t-elle.
Wilkins abandonna son air gai, et l’espace d’un instant une expression glacée et désagréable passa sur son visage.
— Où avez-vous entendu ça ?
Je voyais que Deborah essayait de le déstabiliser, et puisque c’est également l’une de mes spécialités, je renchéris :
— Vous serez obligé de vendre votre maison si vous n’obtenez pas cette chaire ?
Ses yeux se portèrent brusquement sur moi, et le regard qu’il m’adressa n’avait rien d’aimable.
— J’aurais dû m’en douter, dit-il au bout d’un moment. C’était ça, la confession de Halpern en prison ? C’est Wilkins le coupable ?
— Alors vous n’aviez pas de liaison avec Tammy Connor ? l’interrogea Deborah.
Wilkins la regarda de nouveau et, après un effort visible, retrouva son sourire détendu.
— Excusez-moi. Je n’arrive pas à me mettre en tête que c’est vous la dure à cuire. Ce doit être une technique très efficace, non ?
— Pas jusqu’à présent, répliquai-je. Vous n’avez encore répondu à aucune de nos questions.
— D’accord. Et est-ce que Halpern vous a dit qu’il s’était introduit dans mon bureau ? Je l’ai trouvé en train de se cacher sous la table. Dieu seul sait ce qu’il faisait là-dessous.
— Pourquoi s’était-il rendu dans votre bureau, d’après vous ? demanda Deborah.
— Il a prétendu que j’avais saboté son article.
— Et c’est vrai ?
Il tourna son regard vers Deborah, puis vers moi durant quelques secondes désagréables, puis de nouveau vers elle.
— Brigadier, commença-t-il, j’essaie de coopérer, mais vous m’avez accusé de tant de choses différentes que je ne sais même pas à quoi je suis censé répondre.
— C’est pour ça que vous n’avez donné aucune réponse ? demandai-je.
Wilkins ne releva pas.
— Si vous pouvez m’expliquer ce que l’article de Halpern et Tammy Connor ont à voir ensemble, je serais ravi de vous renseigner. Sinon, il va falloir que j’y aille.
Deborah me lança un regard, en quête d’un conseil, ou simplement fatiguée de fixer Wilkins, je l’ignorais ; je lui adressai un superbe haussement d’épaules, et elle considéra de nouveau le professeur.
— Tammy Connor est morte, annonça-t-elle.
— Ça, par exemple ! s’exclama-t-il. Comment est-ce arrivé ?
— De la même façon que pour Ariel Goldman, répondit Deborah.
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