Halter,Marek - Marie
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- Название:Marie
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- Издательство:Alexandriz
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- Год:2006
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Les paupières closes, heureuse de sentir leurs corps qui se réchauffaient l’un l’autre, Miryem ne répliqua pas.
— Et tu ne m’aimes pas autant que je t’aime, je le sais aussi, reprit Mariamne. Quand tu partiras, car tu partiras de cette maison, je t’aimerai encore. Toi, on ne sait pas.
La surprise s’empara de Miryem. Mariamne avait-elle deviné ses pensées ? Mais avant qu’elle puisse répondre, Mariamne se redressait brutalement, serrant sa main avec force.
— Écoute !
Le grondement des roues d’un char résonnait près de la maison.
— Ma mère est de retour !
Mariamne se leva d’un bond. Sans se soucier des perles d’eau qui constellaient encore sa peau, elle attrapa sa tunique suspendue aux branches d’un tamaris et l’enfila, courant à la rencontre de sa mère.
*
* *
Déjà, les servantes aidaient Rachel à descendre du char de voyage. Fermé et bâché de grosse toile verte, il nécessitait un attelage de quatre mules que seul savait mener Rekab, le cocher et unique serviteur mâle de la maison.
Mariamne se précipita pour embrasser sa mère avec effusion.
— Je savais que tu serais de retour pour mon anniversaire !
Rachel, qui était un peu plus grande que sa fille et dont les rondeurs de l’âge étaient dissimulées sous l’élégance simple d’une tunique à franges brodées, lui répondit avec tendresse. Cependant, Miryem devina que Rachel était tourmentée. Sa joie d’être de retour n’était pas aussi franche qu’elle le prétendait.
Ce n’est que plus tard, après avoir offert à sa fille un collier de corail et de perles de verre qui provenait d’outre-Perse, et après avoir veillé à ce que l’on ouvre correctement les précieuses caisses de livres descendues du char, qu’elle adressa un signe discret à Miryem. Elle l’entraîna vers une terrasse qui donnait sur les vergers descendants vers le lac. A l’abri du vent, les baumiers, les pommiers de Sodome et les figuiers dispensaient des ombres douces. Rachel aimait à s’y détendre. Souvent, elle choisissait cet endroit pour converser discrètement.
— Je ne veux pas gâcher le plaisir de Mariamne… Par moments, elle est si enfant !
— Il est bon qu’elle conserve si farouchement l’innocence de son âge.
Rachel approuva d’un signe, jeta un regard au-delà des bandes touffues de joncs odorants et de papyrus qui avançaient dans l’eau. Les voiles des barques de pêche ponctuaient la surface lisse. Le visage de Rachel s’assombrit.
— Tout va mal, et plus encore qu’on ne l’imagine ici. Césarée déborde de rumeurs. On dit qu’Hérode a fait assassiner ses deux fils, Alexandre et Archelaus.
Elle hésita, baissa la voix.
— Tout le palais tremble. Il craint tant d’être empoisonné qu’il tue et emprisonne au moindre doute. Ses meilleurs serviteurs et de grands officiers ont été soumis à la torture. Ils avouent n’importe quoi pour avoir la vie sauve, mais leurs mensonges renforcent la folie du roi et achèvent de lui pourrir la cervelle.
Elle raconta que Salomé, sœur du roi, et son frère, Phéroras, que beaucoup soupçonnaient de vouloir accaparer le pouvoir, se terraient dans l’une des forteresses de Judée. Habité par la haine envers sa famille et le peuple juif, Hérode avait laissé s’incruster près de lui un Lacédémonien du nom d’Euryclès. Homme d’une prodigieuse fourberie et d’une rapacité illimitée, il s’était insinué à la cour en offrant à Hérode de fastueux cadeaux volés en Grèce. Alternant les flatteries répugnantes et les calomnies féroces, il avait tissé le piège conduisant le roi au meurtre de ses fils.
— Je l’ai entrevu sur le port, où il s’exhibait sur un char brillant d’or, poursuivit Rachel avec dégoût. Il incarne l’arrogance servile. On l’imagine sans peine se roulant dans la turpitude. Mais le pire n’est pas là. On se moquerait bien que le roi et sa famille s’entretuent, si cette clique puante ne nous entraînait pas dans les ténèbres avec elle. Hérode et tous ceux qui grouillent autour de lui n’ont d’humains que l’apparence. Les vices du pouvoir les ont corrompus jusqu’à la moelle.
Elle soupira avec lassitude.
— Je ne comprends plus ce que l’Eternel attend de nous… Même ce que nous faisons ici me semble inutile ! A quoi servent les livres que je viens de rapporter ? Ces bibliothèques dans la maison ? Ce que nous apprenons, ce que nous échangeons ? Il n’y a pas si longtemps, j’étais convaincue que cultiver notre esprit nous aiderait à changer le cours de ce monde. Je me disais : devenons différentes, nous, les femmes. Alors nous pourrons mettre un frein à la folie des hommes. Aujourd’hui, je ne parviens plus à le croire. Dès que je sors de Magdala, dès que je passe un jour dans les rues de Tarichée, il me semble que nous devenons aussi savantes qu’inutiles…
— Tu ne peux pas dire ça, mère ! s’écria Mariamne derrière elle. Pas toi…
— Oh, tu étais là ?
— Oui, et j’ai tout entendu. Bien que tu réserves tes conversations sérieuses à Miryem, gronda Mariamne.
Elle s’approcha, le regard lourd de reproches, souleva le collier qui ornait sa poitrine.
— Je venais te montrer comme il m’allait bien. Mais je suppose que cela te paraît bien futile.
— Au contraire, Mariamne. Te l’aurais-je offert, sinon ? Et c’est vrai, il te va parfaitement…
Mariamne balaya le compliment d’un geste de la main.
— Tu deviens comme Miryem. Austère, obsédée par Hérode, grommela-t-elle, batailleuse. Mais toi, tu n’as pas le droit de douter. Ne l’as-tu pas dit toi-même à chacune de celles qui entrent ici : « Qu’une seule femme ou qu’un seul homme se retrouve à défendre le savoir, la raison, à se souvenir de la sagesse des anciens, il ou elle sauverait le monde et l’âme des humains devant le jugement de Dieu. »
— Tu as bonne mémoire, approuva Rachel en souriant.
— Excellente. Et contrairement à ce que tu penses, je t’écoute toujours attentivement.
Rachel tendit la main pour lui caresser la joue. Mariamne évita la caresse. Rachel grimaça et baissa le front avec lassitude.
— Tu parles avec la ferveur de la jeunesse. A moi, tout me paraît si laid autour de nous.
— Tu te trompes du tout au tout, s’énerva Mariamne. D’abord, l’âge n’a rien à voir : Miryem n’a que quatre ans de plus que moi. Et toutes les deux, vous ne savez plus regarder la beauté. Pourtant, elle existe.
Rageuse, Mariamne désigna la splendeur qui les entourait.
— Qu’y a-t-il de plus beau que ce lac, ces collines, les fleurs du pommier ? La Galilée est belle. Nous sommes belles. Toi, Miryem, nos amies… Le Tout-Puissant nous offre cette beauté. Pourquoi voudrait-Il que nous l’ignorions ? Au contraire, nous devons nous nourrir de la joie et du bonheur qu’il nous accorde, pas seulement des horreurs d’Hérode ! Il n’est qu’un roi, et il mourra bientôt. Un jour on l’oubliera. Mais ce que disent les livres de cette maison ne disparaîtra que si nous ne voulons plus le faire vivre.
Le sourire était revenu sur le visage de Rachel. Tendre, un peu moqueur, mais qui révélait son plaisir et son étonnement.
— Eh bien ! Je vois que ma fille grandit en raison et en sagesse sans que je m’en rende compte…
— Bien sûr, puisque tu me considères toujours comme une enfant !
Rachel caressa à nouveau le visage de sa fille. Cette fois, Mariamne ne se déroba pas, au contraire, elle se coula dans les bras de sa mère.
— Je te promets de ne plus jamais te traiter en enfant, déclara Rachel.
Avec un rire espiègle Mariamne se dégagea.
— Mais ne t’attends pas à ce que je devienne sérieuse comme Miryem. Ça, je ne le serai jamais…
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