— Tu en as pris treize et moi aussi. C’est un jeu de trente-deux cartes. Combien en reste-t-il ?
— Assez pour gagner la télé de ma mère.
Le petit retourna un as de cœur. Il eut une réaction de dépit. Blake plaça sa main au-dessus de la prochaine pioche, comme un cow-boy qui s’apprête à dégainer. Il plongea son regard dans celui du petit, qui ne réussit pas à le soutenir, et lâcha :
— Te rends-tu compte, Yanis ? Sur une simple carte, ta vie va peut-être changer. Tu te souviendras que seule la chance et toi aurez tout décidé, n’est-ce pas ?
L’enfant eut un sourire moqueur jusqu’à ce que, d’un mouvement sec, Blake retourne l’as de pique.
— Vous avez triché !
— Comment aurais-je pu ?
— Alors comment saviez-vous que vous alliez tomber sur l’as ?
— Comme toi, je crois à la chance.
— Je marche pas.
— Tu as donné ta parole. Un homme doit toujours tenir sa parole. Personne ne lui pardonne jamais de faire autrement, surtout quand c’est lui qui a tout fixé. Ton frère et tous tes copains seraient d’accord avec moi.
Furieux, Yanis envoya les cartes voler à travers la pièce.
— Mais pourquoi vous me faites ça ? hurla-t-il.
— Pour t’aider.
Pour tenter de chasser l’odeur d’encre chaude qui lui soulevait toujours le cœur, Andrew s’attarda au-dessus de la cafetière fumante.
— Vous abandonnez le thé ? s’étonna Odile en allant ouvrir la porte du jardin.
— Sûrement pas. J’essaie de faire diversion.
La cuisinière passa la tête à l’extérieur pour appeler son chat :
— Méphisto ! Méphisto ! Viens mon grand, ton lait est servi !
— Vous allez attraper froid, commenta Blake. On pourrait lui installer une chatière. Il sortirait sans vous déranger.
Tout en guettant l’animal, Odile considéra l’idée.
— Je ne sais pas si Madame accepterait.
— Je peux lui en parler. D’ailleurs, à propos de Madame, vous ne trouvez pas qu’elle a une petite mine ces derniers jours ?
— Quand je lui ai fait remarquer qu’elle semblait fatiguée, elle a répondu que ce n’était rien.
— Son médecin ne lui a prescrit aucune analyse de contrôle récemment ?
— Depuis que je suis ici, aucun docteur n’est jamais venu. Elle se soigne avec des plantes, des trucs bio à elle…
Le chat arriva en trottinant, la queue bien droite, et se dirigea directement vers sa gamelle de lait. Odile reprit :
— Cet après-midi, Madame attend des visiteurs importants.
— Je ne suis prévenu de rien.
— Elle aura sans doute oublié de vous avertir. C’est un rendez-vous de travail.
L’évidente incompréhension d’Andrew obligea Odile à en dire un peu plus.
— Ne vous formalisez pas. Elle sait ce que vous pensez des gens qui gèrent ses placements. Elle a préféré me faire part de leur venue plutôt qu’à vous. D’autant que d’après ce que j’ai compris, il y a urgence.
— Je pourrais lui être utile sur ce point.
— Elle n’en est pas convaincue, et c’est elle la patronne.
Blake avait bien remarqué que Madame ne lui confiait aucun courrier ayant rapport à l’argent. Dès cet instant, il se promit d’en apprendre plus sur l’état des finances de Madame et sur ses « gestionnaires », quitte à aller chercher les informations lui-même…
Il changea de sujet :
— Odile, j’aurais souhaité vous demander une faveur : pourrions-nous inviter Manon à déjeuner avec nous demain midi ?
La cuisinière jaugea le majordome, perplexe. Blake insista :
— Son moral n’est pas au mieux en ce moment.
— Ce n’est pas le mercredi qu’elle voit son petit ami ?
— Pas ces derniers temps.
— Vous croyez qu’un repas avec nous va suffire à lui redonner le sourire ?
— Votre cuisine fait des merveilles.
— Elle a des soucis ? Elle s’est confiée à vous ?
— Vous savez, ce n’est rien de très sérieux…
— Apprenez, monsieur Blake, que pour nous autres femmes, les histoires de cœur sont toujours très sérieuses. Et je constate que c’est à vous qu’elle en a parlé.
— Je pense que vous l’impressionnez.
— Moi ? Je me demande bien pourquoi. Manon est une fille très correcte mais elle n’a jamais cherché à se rapprocher. Elle vient, elle fait son travail, pas plus pas moins, et elle repart. On n’a pas d’autres relations que celles du service. Pourtant, je l’aurais bien écoutée.
— Sa vie n’est pas ici.
— Une fois, alors qu’elle venait d’être engagée, elle m’a fait part de son envie de devenir institutrice. C’est sûr que ça n’a pas grand-chose à voir avec un emploi de femme de ménage.
— Le destin ne nous emmène pas toujours là où l’on s’y attend. Vous et moi en sommes de bons exemples. Acceptez-vous qu’elle se joigne à nous ?
Odile caressa le chat dont la petite langue plongeait dans le lait avec une parfaite régularité.
— Je sais ce que je vais lui préparer…
Le vent s’était levé. Emportées par les rafales qui sifflaient dans les branches, les feuilles mortes s’envolaient par-delà les cimes pour retomber en tourbillonnant. Blake et Magnier s’enfonçaient dans le parc.
— On ne trouvera peut-être plus beaucoup de girolles, déclara Philippe, mais pour les cèpes, on a de bonnes chances.
Le régisseur ouvrait la marche, un panier en grillage dans une main et un bâton dans l’autre. Il reprit :
— Tu sais drôlement bien y faire avec les enfants. Parce qu’il n’est pas facile, le petit. Farouche et toujours prêt à sortir les griffes. Comment as-tu fait pour l’as de pique ?
— Je ne comprends pas.
— J’ai bien vu. Tu savais que tu allais le tirer. Comment t’es-tu arrangé ? Tu l’avais dans la manche ? Tu sais manipuler les cartes ?
— La chance.
— Andrew, sérieusement ! Tu peux bien me confier le truc. Promis, je ne dirai rien au gamin.
— La seule chose qui compte, c’est que l’on puisse le remettre à niveau à l’école.
— C’est une idée généreuse, mais je le connais, c’est un roublard. Il va tout faire pour éviter de se fatiguer.
— Comme tous les enfants. À nous de ne pas lui laisser le choix. Nous sommes des roublards nous aussi, pas vrai ?
Magnier eut un sourire.
— En parlant d’enfants, tu as une fille, c’est ça ?
— Sarah. Mais je n’ai jamais eu à la forcer pour apprendre. Elle avait l’exemple de sa mère.
— Jamais besoin de l’aider pour ses devoirs ?
— Une fois ou deux, en physique, elle m’a demandé quand elle était à l’université.
— Je te demande ça parce que moi, je ne sais pas comment je vais m’y prendre avec Yanis.
— Tu préfères compter ou lire ?
— Je ne calcule que ma paye ou mes dosages de traitements pour les plantes. Quant à la lecture, à part un magazine de temps en temps… Enfant, j’aimais bien bouquiner, mais surtout parce que je m’ennuyais beaucoup en vacances et que c’était le seul moyen de m’évader un peu.
— Tu pourrais t’occuper de la lecture, je me chargerais des mathématiques…
— D’accord, mais ça ne m’explique pas comment procéder.
— Lis-lui des histoires, uniquement celles que tu aimes. Qu’est-ce que tu préférais quand tu étais en vacances ? Quelles histoires te faisaient voyager le plus loin ? Quels livres te donnaient envie de les dévorer en cachette le soir ? Souviens-toi de ça. Lis-lui tes histoires préférées à haute voix. Quelques pages à chaque visite. Donne-lui envie de découvrir la suite, comme si c’était un feuilleton. Il s’y mettra.
— C’est pas comme ça que j’ai appris à l’école…
Читать дальше