— Merci beaucoup.
— Dans votre précédent emploi, vous pratiquiez beaucoup le français ?
— Assez peu, mais je continue à le lire. Diane lisait beaucoup et j’aime me replonger dans les textes qu’elle appréciait.
Blake s’attendait à ce que Magnier lui demande lesquels, mais c’était compter sans la nature déconcertante de Philippe.
— Une autre chose me fascine aussi, reprit celui-ci : je ne vous ai jamais entendu prononcer un seul gros mot…
— Je les crois inutiles.
— Vous n’en dites jamais ?
— J’évite.
— Vous n’insultez jamais personne ?
— On peut être violent sans insulter. Parfois, dire ce que l’on pense correctement peut s’avérer bien plus offensif que des mots qui n’ont plus aucun sens parce que tout le monde les emploie à tort et à travers.
— Ce n’est pas faux. Mais je trouve que la richesse d’une langue se mesure aussi à la variété de ses insultes. En français, nous avons un sacré registre. Il existe tout un arsenal, du plus léger au plus sérieux. Vous pouvez traiter quelqu’un de crétin, de bouffon, de clown, de pingouin, et s’il vous agace vraiment, passer à la vitesse supérieure avec des choses parfois très fleuries. Si vous voulez, je vous en apprendrai pour parfaire votre culture. En dernier ressort, vous avez l’artillerie lourde : fils de…, sac à…, tête de…, trou du…
— Merci, Philippe.
Une voix surgie de l’allée les fit bondir :
— Non mais à quoi vous jouez ?
Odile apparut, rouge d’essoufflement et d’énervement.
— Nous jouons aux échecs, un sport de gentlemen, répondit Magnier.
— En vous disant des gros mots comme des mômes de maternelle ?
Elle se tourna vers Blake et ajouta :
— Et vous, bien sûr, vous n’avez pas entendu la cloche sonner ?
— Philippe me l’a effectivement fait remarquer voilà un moment.
— Vous ne vous êtes pas dit que Madame pouvait vous appeler ?
— Je ne savais pas que j’étais censé répondre à ce genre de signal. De toute façon, je refuse de rappliquer quand on me sonne. Mais je suis à disposition si on m’appelle.
— Allez donc expliquer tout ça à Madame, parce qu’elle vous attend depuis une heure.
— Je deviens folle ! Je suis allée jusqu’à l’espionner à la sortie de son travail. Le pire, c’est qu’il avait l’air d’aller bien. Même pas de cernes. Figurez-vous que je l’ai vu rire aux éclats avec un collègue. Comment fait-il ? Je porte son enfant, j’assume toute seule, et lui s’amuse. Si ça se trouve, il m’a déjà oubliée… Mercredi, j’ai passé la soirée dans sa rue à essayer de l’apercevoir par les fenêtres de son appartement. Je n’ai pas vu grand-chose, à part quelques allers-retours au frigo. En me fiant aux lueurs sur le plafond de son salon, j’ai l’impression qu’il n’a fait que jouer à la console ou regarder la télé. Et pendant ce temps-là, moi, je me gelais dehors, morte de chagrin, à battre le pavé, enceinte ! J’avais la trouille que les gens me prennent pour une prostituée. Tout ça à cause de lui ! Dix jours — et dix nuits — que j’attends, monsieur Blake. Aucun SMS, pas un mot sur l’ordi, rien. Je ne dors plus, je ne vis plus. Je suis à bout.
À nouveau, la jeune femme s’essuya les yeux.
— Manon, pleurer ne sert à rien. Dix jours, dans une vie, ce n’est finalement qu’une goutte d’eau. Et dans ce genre d’affaire, la précipitation n’est jamais une bonne chose.
— Excusez-moi, mais c’est n’importe quoi ! s’emporta la jeune fille. Vous parlez toujours comme un livre. Pour vous, c’est facile d’être raisonnable, vous n’êtes pas concerné. Est-ce que vous avez déjà attendu au point d’en être malade ? Avez-vous déjà été suspendu à une réponse dont votre vie dépend et sur laquelle vous n’avez aucune prise ?
Blake reçut la réflexion de Manon comme un seau d’eau glacée. La petite avait raison. S’il acceptait de se rappeler, seulement un peu, il n’avait que l’embarras du choix. Ses phrases toutes faites étaient comme des portes closes derrière lesquelles s’entassaient des souvenirs qui prenaient la poussière, derrière lesquelles se cachaient ses sentiments, ses vraies émotions. Manon venait de faire exploser la porte et Blake sentit un flot de souvenirs submerger sa mémoire. Il se revit juste après avoir remarqué Diane pour la première fois, lors d’un concert, quand un ami commun lui avait promis de lui donner son adresse : six jours d’attente obsessionnelle. Lorsque, ayant essayé pendant des mois d’avoir un enfant, ils avaient attendu la réponse pour savoir si la nouvelle grossesse était viable : onze nuits blanches. Et au temps où sa mère avait espéré une rémission de son cancer, lui s’efforçant de paraître serein, se cachant pour pleurer en attendant le verdict. Les exemples se comptaient par dizaines. Ces attentes n’avaient pas toutes débouché sur des catastrophes, bien au contraire. Il avait fini par aller sonner chez Diane sous le prétexte ridicule de lui rendre une écharpe qu’il savait parfaitement ne pas lui appartenir. Et Sarah était bien née. À chaque fois, il aurait donné n’importe quoi pour que les aiguilles de sa montre tournent plus vite, pour que les jours défilent comme des secondes.
Blake releva les yeux vers Manon et murmura d’une voix étranglée :
— À votre place, j’essaierais de lui écrire.
— C’est bien joli, mais pour lui dire quoi ?
Andrew se frictionna la tempe :
— N’y mettez aucune colère, aucun reproche. Si vous voulez, je vous aiderai.
En une fraction de seconde, le visage de la jeune femme changea d’expression. Son regard était tout à coup empli d’espoir et de reconnaissance. Blake se défendit :
— Je ne vous garantis pas le résultat, mais ça vaut la peine d’essayer.
Manon sauta au cou du majordome et l’embrassa sur la joue.
— Vous êtes un amour. Je vais chercher de quoi écrire.
Blake commença à dicter, pensant que les premiers mots ne poseraient aucun problème :
— « Cher Justin »…
— Moi, j’aurais plutôt mis « Mon Justin ».
— Les filles aiment bien s’approprier leurs hommes, mais ce n’est pas ce que nous apprécions le plus, surtout au début, croyez-moi.
— Va pour « Cher Justin ».
Andrew reprit d’une voix réfléchie :
— « Voilà dix jours que nous ne nous sommes pas vus. Tu me manques. Ma vie n’est pas la même sans toi. Je comprends que tu aies besoin de prendre du recul après la nouvelle de ma grossesse. Je pensais sincèrement te faire une bonne surprise, mais je me rends compte que ça n’a pas été le cas. Cet enfant, je n’ai pas fait exprès de l’avoir mais il est là, de toi, et j’en suis heureux… »
— Vous voulez dire « heureuse »…
— Bien sûr, heureuse. « Il est arrivé plus vite que prévu, mais j’espérais qu’un jour nous aurions des enfants ensemble. Je ne veux pas prendre ta vie en otage. Je souhaite seulement la partager. »
Andrew marqua une pause. Manon prenait en note aussi vite qu’elle le pouvait. Il poursuivit :
— « Je n’ai pas peur de la solitude, j’ai peur d’être privée de toi. Je ne cherche pas à être en couple à tout prix, je veux vivre à tes côtés. Chaque soir, je veux te retrouver. Je sais que ma vie sera plus belle ainsi. Quand nous serons séparés, je veux t’attendre en sachant que tu viendras. Tu es une évidence pour moi et j’ai cru que j’en étais aussi une pour toi. Il faut me dire si je me suis trompée, il faut me dire si j’ai été seule à espérer. J’ai connu d’autres personnes mais aucune n’a provoqué cet effet-là en moi. Jamais je n’avais ressenti cela. J’aime ce que tu es. Je te vois, je t’observe. À tes côtés, je crois pouvoir être meilleure que je ne le suis. Je crois pouvoir faire mieux, pour nous, toujours. Il te faut sans doute du temps pour savoir si je te corresponds vraiment et si tu as envie de t’engager. Même si c’est douloureux, je suis prête à attendre. Donne-moi ta réponse dès que tu le pourras. J’espère que tu reviendras. Je t’aime… »
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