Le calme du présent ouvrait un boulevard au passé. Comment gérer le flot de souvenirs et les sentiments qui remontaient ? Existe-t-il un âge à partir duquel on perd la faculté de ressentir ? Nos vies biologiques sont-elles devenues si longues que, passée une limite, le cœur, n’ayant plus d’espace à offrir au futur, n’existe plus que par ce qu’il a déjà éprouvé ? Toujours choisir, toujours trier pour ne garder que l’essentiel. Existait-il un jour idéal qu’Andrew aurait voulu revivre ? Lesquels pouvait-il accepter d’oublier ? Si une bonne fée était apparue pour lui offrir de revenir en arrière, à quel moment se serait-il arrêté ? Pour répondre à cette question, il lui fallait affronter ce qui lui manquait le plus. La vraie solution se cachait au pied du plus haut des monuments qu’il avait érigés à chacun de ses regrets. Il était finalement bien content qu’aucune fée ne vienne lui faire cette proposition. À défaut d’oublier, il pouvait éluder. S’en tenir au présent, au manoir, était peut-être la meilleure des solutions.
Souvent, lorsqu’il ne savait pas quoi penser d’une situation ou d’une personne, Andrew se demandait ce qu’en aurait dit Diane. Elle parlait souvent, de tout, beaucoup, mais lorsqu’il était question de l’essentiel, elle avait le don de ne dire que le strict nécessaire. Quelques mots sur un choix de vie, un commentaire sur le comportement d’une connaissance. Jamais agressive, rarement complaisante, toujours juste. Étrangement, Andrew ne parvenait pas à se figurer ce qu’aurait pensé Diane des habitants du manoir. Par contre, la petite voix intérieure qui vivait toujours en lui fit remarquer que tous se montraient finalement moins plaintifs que lui-même. Eux aussi étaient seuls, et ils avaient parfois des raisons bien plus grandes que les siennes d’être déprimés. Lui n’avait pas les ennuis d’argent de Madame. Lui ne vivait isolé que parce qu’il l’avait voulu, contrairement à Philippe. Lui avait fui ce qui lui rappelait sa vie perdue, contrairement à Odile.
Un sentiment ambigu monta en lui. Lentement, inexorablement. Un mélange de colère, de culpabilité et de frustration. Aurait-il été capable d’avouer ses regrets avec la même simplicité qu’Odile ? Certainement pas. Pourtant, malgré ses formules et ses beaux discours, des regrets, il en avait beaucoup. Aurait-il eu la volonté de se cloîtrer pour rester dans le souvenir de l’être aimé comme Mme Beauvillier ? Bien qu’ayant placé Diane sur un piédestal, il n’en aurait jamais eu la force. S’il avait fait preuve de l’intégrité qu’il se prêtait, il se serait supprimé. Mais Andrew n’en avait pas le courage. La vérité lui sembla tout à coup terriblement dérangeante : malgré ses peines, sincères, malgré ses postures et ses jérémiades, il n’était pas prêt à renoncer à la vie. Était-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle ?
— En France, ce sont les blancs qui commencent, c’est la même chose chez vous ?
— Depuis que le premier tournoi d’échecs s’est tenu à Londres lors de l’Exposition universelle de 1851, il en est ainsi partout dans le monde. Mais est-il normal que roi et reine aient encore leur tête dans votre jeu ?
Philippe s’amusa de la remarque. Pour leur première partie sous la tonnelle, le régisseur avait bien fait les choses. Deux paquets de galettes disposées sur une assiette en plastique, un Thermos de thé pour faire honneur à son invité et des couvertures qui, bien qu’usées et trouées, les protégeaient de la fraîcheur de la brise.
Très concentré, Magnier avança un pion. La pointe de sa langue dépassait de ses lèvres, comme un enfant qui porte une attention extrême à ce qu’il fait. Blake avança un des siens en parfaite symétrie.
— Voulez-vous un gâteau ? proposa Magnier.
— Pas dans l’immédiat, merci.
Blake était ému par le moment, qui lui rappelait les dînettes organisées l’été, avec sa cousine, lorsqu’il passait ses vacances à la campagne. Son père restait travailler à la fabrique et sa mère, qui supervisait les travaux d’agrandissement dans leur maison, l’envoyait à quelques dizaines de miles, au grand air, pour ne pas le voir traîner dans les jambes des ouvriers. Chez sa tante, tout le monde était vieux, sauf Debby. C’était à force de jouer avec cette obsédée des poupées et des défilés de mode que Blake avait pour la première fois regretté de ne pas avoir un frère. Blake ne s’amusait pas aussi bien avec sa cousine qu’avec des garçons, sauf pour la dînette. Tout jeunes, ils remplissaient leur assiette de terre et de cailloux. Leur vin n’était que l’eau de la mare. Andrew se souvenait encore du jour où, en faisant semblant de boire, Debby avait trouvé un gros ver se tortillant dans son gobelet. Elle avait vomi partout sur leur table. À partir de huit ans, ils avaient eu le droit d’emporter de la vraie nourriture dans leur coin aménagé sous le saule. Andrew ne s’en était pas souvenu depuis des années, jusqu’à ce qu’il ressente la même impression de liberté face à Philippe, dans le parc, sous une tonnelle rafistolée.
Youpla arriva en courant, une branche dans la gueule. Il la déposa aux pieds de Magnier et se mit à japper jusqu’à ce que son maître envoie le bout de bois le plus loin possible.
— Fiche-nous la paix, grogna Magnier. C’est sérieux.
Il avança un second pion. Blake sortit immédiatement un cavalier.
— L’Angleterre n’a jamais été longue à lâcher la cavalerie…, commenta Philippe. À Waterloo, elle nous a coûté cher.
— Je ne suis pas l’Angleterre et, malgré mon âge, je n’étais pas à Waterloo.
— Vous avez raison. C’est toujours la même chose. Quand on rencontre un étranger, on l’assimile souvent aux clichés qui circulent sur son pays.
— Très juste, admit Blake.
— Vous croisez un Espagnol, vous lui faites « Olé » ; un Italien, vous lui parlez de pizzas, de mafia et de Venise. C’est pareil chez vous ?
— Je suppose, puisque lorsque l’on pense aux Français, on voit aussitôt une grenouille avec un béret et une baguette, qui râle en essayant de tenir tête aux autres, tous plus grands qu’elle. Mais nous devons avoir tort, vous n’avez rien d’une grenouille.
— Et plus personne ne porte de béret depuis longtemps… Savez-vous comment nous vous voyons ?
— Dites-moi.
— Pédants, maniérés, fourbes, ne vous battant que pour vous.
— Merci.
— De rien. On vous prétend aussi asexués…
— Asexués ?
— On raconte que pour savoir combien de fois un Anglais a fait l’amour, il suffit de compter ses enfants.
— Pauvre de moi, je n’ai qu’une fille ! Et en quel animal nous imaginez-vous ?
— Un Anglais, chez nous, c’est déjà une sorte d’animal…
Blake éclata de rire.
— Ma femme était française et elle m’a toujours caché cela.
Youpla revint avec son bâton.
— Laisse-nous, fit Magnier, va chasser les lapins ou les écureuils.
Voyant que son maître n’était pas décidé à s’occuper de lui, le chien se tourna vers Blake. Il déposa son bâton à ses pieds et recula en remuant la queue. Andrew le ramassa.
— Vous vous liguez pour m’empêcher de me concentrer sur cette partie, c’est ça ?
Il jeta le bâton derrière un bosquet. Vif comme l’éclair, le chien détala à sa poursuite.
Magnier tendit l’oreille.
— Vous n’avez pas entendu une cloche ?
— Je n’ai pas fait attention. Pouvons-nous poursuivre ?
Magnier déploya un fou à travers le corridor de pions qu’il avait dégagé. Blake songea bien à un commentaire, mais il s’abstint. Magnier reprit :
— Je dois vous avouer que votre façon de parler notre langue m’impressionne. Jamais une erreur, toujours le mot juste…
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