Ce dont je suis redevable à cette confession et le bénéfice que tu y trouveras toi-même, c’est l’apaisement de notre conscience. Je suis né scrupuleux. Eussé-je mille raisons de me croire dans mon droit, il suffit d’un rien pour me troubler. Ah ! la délicatesse morale au point où je l’ai développée ne rend pas la vie facile ! Poursuivi par la haine d’un père, je n’ai tenté aucun geste de défense, même le plus légitime, sans en éprouver de l’inquiétude, sinon du remords. Si je n’avais été chef de famille, responsable de l’honneur du nom et du patrimoine de nos enfants, j’eusse préféré renoncer à la lutte plutôt que de souffrir ces déchirements et ces combats intérieurs dont tu as été plus d’une fois le témoin.
Je remercie Dieu qui a voulu que ces lignes de notre père me justifient. Et d’abord, elles confirment tout ce que nous connaissions déjà des machinations inventées par lui pour nous frustrer de son héritage. Je n’ai pu lire sans honte les pages où il décrit les procédés qu’il avait imaginés pour tenir, à la fois, l’avoué Bourru et le nommé Robert. Jetons sur ces scènes honteuses le manteau de Noé. Il reste que mon devoir était de déjouer, coûte que coûte, ces plans abominables. Je l’ai fait et avec un succès dont je ne rougis pas. N’en doute pas, ma sœur, c’est à moi que tu dois ta fortune. Le malheureux, au long de cette confession, s’efforce de se persuader à lui-même que la haine qu’il éprouvait à notre égard est morte d’un coup ; il se targue d’un brusque détachement des biens de ce monde (j’avoue que je n’ai pu me retenir de rire à cet endroit). Mais, fais attention, s’il te plaît, à l’époque de ce revirement inattendu : il se produit au moment où ses ruses ont été déjouées et lorsque son fils naturel nous a vendu la mèche. Ce n’était pas facile de faire disparaître une telle fortune ; un plan de mobilisation qu’il a fallu des années pour mettre au point ne peut être remplacé en quelques jours. La vérité est que le pauvre homme sentait sa fin prochaine et n’avait plus le temps ni les moyens de nous déshériter par une autre méthode que celle qu’il avait imaginée et que la Providence nous a fait découvrir.
Cet avocat n’a voulu perdre son procès, ni devant lui-même, ni devant nous ; il a eu la rouerie, à demi inconsciente, je le veux bien, de transformer sa défaite en victoire morale ; il a affecté le désintéressement, le détachement… Eh !… qu’aurait-il pu faire d’autre ? Non, là, je ne m’y laisse pas prendre et je crois qu’avec ton bon sens tu jugeras que nous n’avons pas à nous mettre en dépense d’admiration ni de gratitude.
Mais il est un autre point où cette confession apporte à ma conscience un total apaisement ; un point sur lequel je me suis examiné avec plus de sévérité, et sans avoir atteint, pendant longtemps, je l’avoue aujourd’hui, à calmer cette conscience chatouilleuse. Je veux parler des tentatives, d’ailleurs vaines, pour soumettre à l’examen des spécialistes l’état mental de notre père. Je dois dire que ma femme a beaucoup fait pour me troubler à ce sujet. Tu sais que je n’ai point accoutumé de prêter grande importance à ses opinions : c’est la personne la moins pondérée qui soit. Mais ici, elle me rebattait les oreilles, le jour et la nuit, d’arguments dont j’avoue que quelques-uns me troublaient. Elle avait fini par me convaincre que ce grand avocat d’affaires, que ce financier retors, que ce profond psychologue était l’équilibre même… Sans doute est-il facile de rendre odieux des enfants qui s’efforcent de faire enfermer leur vieux père pour ne pas perdre l’héritage… Tu vois que je ne mâche pas les mots… J’ai passé bien des nuits sans sommeil. Dieu le sait.
Eh bien, ma chère Geneviève, ce cahier, surtout dans les dernières pages, apporte avec évidence la preuve du délire intermittent dont le pauvre homme était atteint. Son cas me paraît même assez intéressant pour que cette confession fût soumise à un psychiatre ; mais je considère comme mon devoir le plus immédiat de ne divulguer à personne des pages si dangereuses pour nos enfants. Et je t’avertis tout de suite qu’à mon avis, tu devrais les brûler, dès que tu en auras achevé la lecture. Il importe de ne pas courir la chance qu’elles tombent sous les yeux d’un étranger.
Tu ne l’ignores pas, ma chère Geneviève, si nous avons toujours tenu très secret tout ce qui concernait notre famille, si j’avais pris mes mesures pour que rien ne transpirât au dehors de nos inquiétudes touchant l’état mental de celui qui, tout de même, en était le chef, certains éléments étrangers à la famille n’ont pas eu la même discrétion ni la même prudence, et ton misérable gendre, en particulier, a raconté à ce sujet les histoires les plus dangereuses. Nous le payons cher aujourd’hui : je ne t’apprendrai rien en te disant qu’en ville, beaucoup de personnes font un rapprochement entre la neurasthénie de Janine et les excentricités que l’on prête à notre père, d’après les racontars de Phili.
Donc, déchire ce cahier, n’en parle à personne ; qu’il n’en soit même plus question jamais entre nous. Je ne dis pas que ce ne soit pas dommage. Il y a là des indications psychologiques, et même des impressions de nature, qui dénotent, chez cet orateur, un don réel d’écrivain. Raison de plus pour le déchirer. Imagines-tu un de nos enfants publiant ça plus tard ? Ce serait du propre !
Mais de toi à moi, nous pouvons appeler les choses par leur nom, et la lecture de ce cahier achevée, la demi-démence de notre père ne saurait plus faire doute pour nous. Je m’explique, aujourd’hui, une parole de ta fille, que j’avais prise pour une lubie de malade : « Grand-père est le seul homme religieux que j’aie jamais rencontré. La pauvre petite s’était laissé prendre aux vagues aspirations, aux rêveries de cet hypocondre. Ennemi des siens, haï de tous, sans amis, malheureux en amour, comme tu le verras (il y a des détails comiques), jaloux de sa femme au point de ne lui avoir jamais pardonné un vague flirt de jeune fille, a-t-il, vers la fin, désiré les consolations de la prière ? Je n’en crois rien : ce qui éclate dans ces lignes, c’est le désordre mental le plus caractérisé : manie de la persécution, délire à forme religieuse. N’y a-t-il pas trace, me demanderas-tu, de vrai christianisme dans son cas ? Non : un homme, aussi averti que je le suis de ces questions, sait ce qu’en vaut l’aune. Ce faux mysticisme, je l’avoue, me cause un insurmontable dégoût.
Peut-être les réactions d’une femme seront-elles différentes ? Si cette religiosité t’impressionnait, rappelle-toi que notre père, étonnamment doué pour la haine, n’a jamais rien aimé que contre quelqu’un. L’étalage de ses aspirations religieuses est une critique directe, ou détournée, des principes que notre mère nous a inculqués dès l’enfance. Il ne donne dans un mysticisme fuligineux que pour en mieux accabler la religion raisonnable, modérée, qui fut toujours en honneur dans notre famille. La vérité, c’est l’équilibre… Mais je m’arrête devant des considérations où tu me suivrais malaisément. Je t’en ai assez dit : consulte le document lui-même. Je suis impatient de connaître ton impression.
Il me reste bien peu de place pour répondre aux questions importantes que tu me poses. Ma chère Geneviève, dans la crise que nous subissons, le problème que nous avons à résoudre est angoissant : si nous gardons dans un coffre ces liasses de billets, il nous faudra vivre sur notre capital ; ce qui est un malheur. Si au contraire nous donnons en bourse des ordres d’achat, les coupons touchés ne nous consoleront pas de l’effritement ininterrompu des valeurs. Puisque, de toute façon, nous sommes condamnés à perdre, la sagesse est de garder les billets de la Banque de France : le franc ne vaut que quatre sous, mais il est gagé par une immense réserve d’or. Sur ce point, notre père avait vu clair et nous devons suivre son exemple. Il y a une tentation, ma chère Geneviève, contre laquelle tu dois lutter de toutes tes forces : c’est la tentation du placement à tout prix, si enracinée dans le public français. Évidemment, il faudra vivre dans la plus stricte économie. Tu sais que tu me trouveras toujours dès que tu auras besoin d’un conseil. En dépit du malheur des temps, des occasions peuvent, d’ailleurs, se présenter d’un jour à l’autre : je suis de très près, en ce moment, un Kina et un spiritueux anisé : voilà un type d’affaires qui ne souffrira pas de la crise. À mon avis, c’est dans cette direction que nous devons tourner un regard à la fois hardi et prudent.
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