L’infirmière est repartie, je me sens beaucoup mieux. Amélie et Ernest, qui servaient Isa, restent auprès de moi ; ils savent faire les piqûres ; tout est là sous ma main : ampoules de morphine, de nitrite. Les enfants affairés ne quittent guère la ville et n’apparaissent plus que lorsqu’ils ont besoin d’un renseignement, au sujet d’une évaluation… Tout se passe sans trop de disputes : la terreur d’être « désavantagés » leur a fait choisir ce parti comique de partager les services complets de linge damassé et de verrerie. Ils couperaient en deux une tapisserie plutôt que d’en laisser le bénéfice à un seul. Ils aiment mieux que tout soit dépareillé mais qu’aucun lot ne l’emporte sur l’autre. C’est ce qu’ils appellent : avoir la passion de la justice. Ils auront passé leur vie à déguiser, sous de beaux noms, les sentiments les plus vils… Non, je dois effacer cela. Qui sait s’ils ne sont pas prisonniers, comme je l’ai été moi-même, d’une passion qui ne tient pas à cette part de leur être la plus profonde ?
Que pensent-ils de moi ? Que j’ai été battu sans doute, que j’ai cédé. « Ils m’ont eu. » Pourtant, à chaque visite, ils me témoignent beaucoup de respect et de gratitude. Tout de même, je les étonne. Hubert surtout m’observe : il se méfie, il n’est pas sûr que je sois désarmé. Rassure-toi, mon pauvre garçon. Je n’étais déjà plus très redoutable, le jour où je suis revenu, convalescent, à Calèse. Mais maintenant…
Les ormes des routes et les peupliers des prairies dessinent de larges plans superposés, et entre leurs lignes sombre, la brume s’accumule, — la brume et la fumée des feux d’herbes, et cette haleine immense de la terre qui a bu. Car nous nous réveillons en plein automne et les grappes, où un peu de pluie demeure prise et brille, ne retrouveront plus ce dont les a frustrées l’août pluvieux. Mais pour nous, peut-être n’est-il jamais trop tard. J’ai besoin de me répéter qu’il n’est jamais trop tard.
Ce n’est pas par dévotion que le lendemain de mon retour ici, je pénétrai dans la chambre d’Isa. Le désœuvrement, cette disponibilité totale dont je ne sais si je jouis ou si je souffre à la campagne, cela seul m’incita à pousser la porte entrebâillée, la première après l’escalier, à gauche. Non seulement la fenêtre était largement ouverte, mais l’armoire, la commode l’étaient aussi. Les domestiques avaient fait place nette, et le soleil dévorait, jusque dans les moindres encoignures, les restes impalpables d’une destinée finie. L’après-midi de septembre bourdonnait de mouches réveillées. Les tilleuls épais et ronds ressemblaient à des fruits touchés. L’azur, foncé au zénith, pâlissait contre les collines endormies. Un éclat de rire jaillissait d’une fille que je ne voyais pas ; des chapeaux de soleil bougeaient au ras des vignes : les vendanges étaient commencées.
Mais la vie merveilleuse s’était retirée de la chambre d’Isa ; et au bas de l’armoire, une paire de gants, une ombrelle avaient l’air mort. Je regardais la vieille cheminée de pierre qui porte, sculptés sur son tympan, un râteau, une pelle, une faucille et une gerbe de blé. Ces cheminées d’autrefois, où peuvent flamber des troncs énormes, sont fermées, pendant l’été, par de vastes écrans de toile peinte. Celui-ci représentait un couple de bœufs au labour qu’un jour de colère, étant petit garçon, j’avais criblé de coups de canif. Il n’était qu’appuyé contre la cheminée. Comme j’essayais de le remettre à sa place, il tomba et découvrit le carré noir du foyer plein de cendre. Je me souvins alors de ce que m’avaient rapporté les enfants sur cette dernière journée d’Isa à Calèse : « Elle brûlait des papiers, nous avons cru qu’il y avait le feu… » Je compris, à ce moment-là, qu’elle avait senti la mort approcher. On ne peut penser à la fois à sa propre mort et à celle des autres : possédé par l’idée fixe de ma fin prochaine, comment me fussé-je inquiété de la tension d’Isa ? « Ce n’est rien, c’est l’âge », répétaient les stupides enfants. Mais elle, le jour où elle fit ce grand feu, savait que son heure était proche. Elle avait voulu disparaître tout entière ; elle avait effacé ses moindres traces. Je regardais, dans l’âtre, ces flocons gris que le vent agitait un peu. Les pincettes, qui lui avaient servi, étaient encore là, entre la cheminée et le mur. Je m’en saisis, et fourrageai dans ce tas de poussière, dans ce néant.
Je le fouillai, comme s’il eût recelé le secret de ma vie, de nos deux vies. À mesure que les pincettes y pénétraient, la cendre devenait plus dense. Je ramenai quelques fragments de papier qu’avait dû protéger l’épaisseur des liasses, mais je ne sauvai que des mots, que des phrases interrompues, au sens impénétrable. Tout était de la même écriture que je ne reconnaissais pas. Mes mains tremblaient, s’acharnaient. Sur un morceau minuscule, souillé de suie je pus lire ce mot : PAX, au-dessous d’une petite croix, une date : 23 février 1913, et : « ma chère fille… » Sur d’autres fragments, je m’appliquai à reconstituer les caractères tracés au bord de la page brûlée, mais je n’obtins que ceci : « Vous n’êtes pas responsable de la haine que vous inspire cet enfant, vous ne seriez coupable que si vous y cédiez. Mais au contraire, vous vous efforcez… » Après beaucoup d’efforts je pus lire encore : « … juger témérairement les morts… l’affection qu’il porte à Luc ne prouve pas… » La suie recouvrait le reste, sauf une phrase : « Pardonnez sans savoir ce que vous avez à pardonner. Offrez pour lui votre… »
J’aurais le temps de réfléchir plus tard : je ne pensais à rien qu’à trouver mieux. Je fouillai, le buste incliné, dans une position mauvaise qui m’empêchait de respirer. Un instant, la découverte d’un carnet de molesquine, et qui paraissait intact, me bouleversa ; mais aucune des feuilles n’en avait été épargnée. Au verso de la couverture, je déchiffrai seulement ces quelques mots de la main d’Isa : BOUQUET SPIRITUEL. Et au-dessous : « Je ne m’appelle pas Celui qui damne, mon nom est Jésus. » (Le Christ à saint François de Sales.)
D’autres citations suivaient, mais illisibles. En vain demeurai-je longtemps penché sur cette poussière, je n’en obtins plus rien. Je me relevai et regardai mes mains noires. Je vis, dans la glace, mon front balafré de cendre. Un désir de marcher me prit comme dans ma jeunesse ; je descendis trop vite l’escalier, oubliant mon cœur.
Pour la première fois depuis des semaines, je me dirigeai vers les vignes en partie dépouillées de leurs fruits et qui glissaient au sommeil. Le paysage était léger, limpide, gonflé comme ces bulles azurées que Marie autrefois soufflait au bout d’une paille. Déjà le vent et le soleil durcissaient les ornières et les empreintes profondes des bœufs. Je marchais, emportant en moi l’image de cette Isa inconnue, en proie à des passions puissantes que Dieu seul avait eu pouvoir de mater. Cette ménagère avait été une sœur dévorée de jalousie. Le petit Luc lui avait été odieux… une femme capable de haïr un petit garçon… jalouse à cause de ses propres enfants ? Parce que je leur préférais Luc ? Mais elle avait aussi détesté Marinette… Oui, oui : elle avait souffert par moi ; j’avais eu ce pouvoir de la torturer. Quelle folie ! morte Marinette, mort Luc, morte Isa, morts ! morts ! et moi, vieillard debout, à l’extrême bord de la même fosse où ils s’étaient abîmés, je jouissais de n’avoir pas été indifférent à une femme, d’avoir soulevé en elle ces remous.
C’était risible et, en vérité, je riais seul, haletant un peu, appuyé contre un piquet de vigne, face aux pâles étendues de brume où des villages avec leurs églises, des routes et tous leurs peupliers avaient sombré. La lumière du couchant se frayait un difficile chemin jusqu’à ce monde enseveli. Je sentais, je voyais, je touchais mon crime. Il ne tenait pas tout entier dans ce hideux nid de vipères : haine de mes enfants, désir de vengeance, amour de l’argent ; mais dans mon refus de chercher au delà de ces vipères emmêlées. Je m’en étais tenu à ce nœud immonde comme s’il eût été mon cœur même, — comme si les battements de ce cœur s’étaient confondus avec ces reptiles grouillants. Il ne m’avait pas suffi, au long d’un demi-siècle, de ne rien connaître en moi que ce qui n’était pas moi : j’en avais usé de même à l’égard des autres. De pauvres convoitises, sur la face de mes enfants, me fascinaient. La stupidité de Robert était ce qui m’apparaissait de lui, et je m’en tenais à cette apparence. Jamais l’aspect des autres ne s’offrit à moi comme ce qu’il faut crever, comme ce qu’il faut traverser pour les atteindre. C’était à trente ans, à quarante ans, que j’eusse dû faire cette découverte. Mais aujourd’hui, je suis un vieillard au cœur trop lent, et je regarde le dernier automne de ma vie endormir la vigne, l’engourdir de fumées et de rayons. Ceux que je devais aimer sont morts ; morts ceux qui auraient pu m’aimer. Et les survivants, je n’ai plus le temps, ni la force de tenter vers eux le voyage, de les redécouvrir. Il n’est rien en moi, jusqu’à ma voix, à mes gestes, à mon rire, qui n’appartienne au monstre que j’ai dressé contre le monde et à qui j’ai donné mon nom.
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