Telles étaient les pensées qui me poursuivaient, ce soir-là, tandis que j’errais à travers la pièce assombrie, me cognant à l’acajou et au palissandre d’un mobilier lourd, épave ensablée dans le passé d’une famille, où tant de corps, aujourd’hui dissous, s’étaient appuyés, étendus. Les bottines des enfants avaient sali le divan lorsqu’ils s’y enfonçaient pour feuilleter le Monde Illustré de 1870. L’étoffe demeurait noire aux mêmes places. Le vent tournait autour de la maison, brassait les feuilles mortes des tilleuls. On avait oublié de fermer les volets d’une chambre.
Le lendemain, j’attendis l’heure du courrier avec angoisse. Je tournais dans les allées, à la manière d’Isa, lorsque les enfants étaient en retard et qu’elle s’inquiétait. S’étaient-ils disputés ? Y avait-il un malade ? Je me faisais « du mauvais sang » ; je devenais aussi habile qu’Isa pour entretenir, pour nourrir des idées fixes. Je marchais, au milieu des vignes, avec cet air absent et séparé du monde de ceux qui remâchent un souci ; mais, en même temps, je me souviens d’avoir été attentif à ce changement en moi, de m’être complu dans mon inquiétude. Le brouillard était sonore, on entendait la plaine sans la voir. Des bergeronnettes et des grives s’égaillaient dans les règes où le raisin tardait à pourrir. Luc, enfant, à la fin des vacances, aimait ces matinées de passages…
Un mot d’Hubert, daté de Paris, ne me rassura pas. Il avait été obligé, me disait-il, de partir en hâte : un ennui assez grave dont il m’entretiendrait à son retour, fixé au surlendemain. J’imaginais des complications d’ordre fiscal : peut-être avait-il commis quelque illégalité ?
L’après-midi, je n’y tins plus et me fis conduire à la gare où je pris un billet pour Bordeaux, bien que je me fusse engagé à ne plus voyager seul. Geneviève habitait, maintenant, notre ancienne maison. Je la rencontrai dans le vestibule au moment où elle prenait congé d’un inconnu qui devait être le docteur.
— Hubert ne t’a pas mis au courant ?
Elle m’entraîna dans la salle d’attente où je m’étais évanoui, le jour des obsèques. Je respirai, quand je sus qu’il s’agissait d’une fugue de Phili : j’avais redouté pire ; mais il était parti avec une femme « qui le tenait bien » et après une scène atroce où il n’avait laissé aucun espoir à Janine. On ne pouvait arracher la pauvre petite à un état de prostration qui ennuyait le médecin. Alfred et Hubert avaient rejoint le fugitif à Paris. D’après un télégramme, reçu à l’instant, ils n’avaient rien obtenu.
— Quand je pense que nous leur assurions une pension si large… Évidemment nos précautions étaient prises, nous n’avions versé aucun capital. Mais la rente était considérable. Dieu sait que Janine se montrait faible avec lui : il obtenait d’elle tout ce qu’il voulait. Quand je pense qu’autrefois il menaçait de la planter là, persuadé que tu ne nous laisserais rien ; et c’est lorsque tu nous fais l’abandon de ta fortune, qu’il se décide à prendre le large. Comment expliques-tu ça ?
Et elle s’arrêta en face de moi, les sourcils soulevés, les yeux dilatés. Puis elle se colla au radiateur et, joignant les doigts, elle frottait les paumes de ses mains.
— Et naturellement, dis-je, il s’agit d’une femme très riche…
— Pas du tout ! un professeur de chant… Mais tu la connais bien, c’est M me Vélard. Pas de la première jeunesse, et qui a roulé. Elle gagne à peine de quoi vivre. Comment expliques-tu ça ? répéta-t-elle.
Mais sans attendre ma réponse, elle recommençait de parler. À ce moment, Janine entra. Elle était en robe de chambre et me tendit son front. Elle n’avait pas maigri ; mais sur cette figure lourde et sans grâce, le désespoir avait tout détruit de ce que je haïssais : ce pauvre être si façonné, si maniéré, était devenu terriblement dépouillé et simple. La lumière crue d’un lustre l’éclairait tout entière sans qu’elle clignât des yeux : « Vous savez ? » me demanda-t-elle seulement, et elle s’assit sur la chaise-longue.
Entendait-elle les propos de sa mère, le réquisitoire interminable que Geneviève devait ressasser depuis le départ de Phili ?
— Quand je pense…
Chaque période débutait par ce « quand je pense » étonnant chez une personne qui pensait si peu. Ils avaient, disait-elle, consenti à ce mariage, bien qu’à vingt-deux ans Phili eût dissipé déjà une jolie fortune dont il avait joui très tôt (comme il était orphelin et sans parents proches, on avait dû l’émanciper). La famille avait fermé les yeux sur sa vie crapuleuse… Et voilà comme il nous récompensait…
Une irritation naissait en moi que j’essayais en vain de contenir. Ma vieille méchanceté rouvrait l’œil. Comme si Geneviève elle-même, Alfred, Isa, tous leurs amis n’avaient harcelé Phili, ne l’avaient ébloui de mille promesses !
— Le plus curieux, grondai-je, c’est que tu crois à ce que tu racontes. Tu sais pourtant que vous couriez tous après ce garçon…
— Voyons, père, tu ne vas pas le défendre…
Je protestai qu’il ne s’agissait pas de le défendre. Mais nous avions eu le tort de juger ce Phili plus vil qu’il n’était. Sans doute lui avait-on marqué trop durement qu’une fois la fortune assurée, il accepterait toutes les avanies, et qu’on était sûr désormais qu’il ne s’en irait plus. Mais les êtres ne sont jamais aussi bas qu’on imagine.
— Quand je pense que tu défends un misérable qui abandonne sa jeune femme et sa petite fille…
— Geneviève, criai-je, exaspéré, tu ne me comprends pas, fais un effort pour comprendre : abandonner sa femme et sa fille, c’est mal, cela va sans dire ; mais le coupable peut avoir cédé à des mobiles ignobles aussi bien qu’à de hautes raisons…
— Alors, répétait Geneviève butée, tu trouves noble d’abandonner une femme de vingt-deux ans et une petite fille…
Elle ne sortait pas de là ; elle ne comprenait rien à rien.
— Non, tu es trop sotte… à moins que tu fasses exprès de ne pas comprendre… Et moi je soutiens que Phili m’apparaît moins méprisable depuis…
Geneviève me coupa la parole, me criant d’attendre que Janine ait quitté la pièce pour l’insulter en défendant son mari. Mais la petite qui, jusque-là, n’avait pas ouvert la bouche, dit, d’une voix que j’avais peine à reconnaître :
— Pourquoi le nier, maman ? Nous avons mis Phili plus bas que terre. Rappelle-toi : depuis que les partages étaient décidés, nous avions barre sur lui. Oui, c’était comme un animal que j’eusse mené en laisse. J’en étais arrivée à ne plus beaucoup souffrir de n’être pas aimée. Je l’avais ; il était à moi ; il m’appartenait : je restais maîtresse de l’argent ; je lui tenais la dragée haute. C’était ton expression, maman. Rappelle-toi que tu me disais : « Maintenant, tu vas pouvoir lui tenir la dragée haute. » Nous pensions qu’il ne mettait rien au-dessus de l’argent. Lui-même le croyait peut-être, et pourtant sa colère, sa honte ont été plus fortes. Car il n’aime pas cette femme qui me l’a pris ; il me l’a avoué en partant, et il m’a jeté à la figure assez de choses atroces, pour que je sois sûre qu’il disait vrai. Mais elle ne le méprisait pas, elle ne le rabaissait pas. Elle s’est donnée à lui, elle ne l’a pas pris. Moi, je me l’étais offert.
Elle répétait ces derniers mots, comme elle se fût battue. Sa mère haussait les épaules, mais se réjouissait de voir ses larmes : « Ça va la détendre… » Et elle disait encore :
— N’aie pas peur, ma chérie, il te reviendra, la faim chasse le loup du bois. Quand il aura assez mangé de vache enragée…
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