Quand il descendit, Gertrude prenait le thé au salon en compagnie de la comtesse de Vlassa, sa mère. Naturellement, elle était au courant de son retour et ouvrit des ailes d’albatros pour l’accueillir. Il la trouva changée par les tracas. Elle arrivait à un âge où la mauvaise fortune achève de détruire ce qu’une longue existence a bien voulu laisser à l’individu. Elle lui parut affaissée, solitaire et courbée ; pâlie, amaigrie, avec au fond des yeux un désenchantement poignant. Son absence avait précipité les choses ; lui parti, Gertrude s’était sentie livrée sans secours aux griffes des créanciers. Elle avait mesuré sa fragilité ; la misère d’une condition de vieillarde expatriée, accueillie par un pays où elle ne pouvait vivre que par ses propres moyens. Lesdits moyens ayant cessé, elle n’était plus qu’une intruse, n’importe son rang et ses titres.
— Tu reviens à temps, mon cher garçon, dit-elle, s’efforçant d’adopter un ton enjoué qui la rendait lugubre. Cette fois le navire a bel et bien coulé, seul le pavillon émerge encore à la pointe du mât.
— Eh bien, quittons-le pour nous réfugier dans une île, mémé.
— Tu en connais une, toi ?
— Peut-être. Miss Margaret n’est pas là ?
— Elle fait des ménages chez un docteur de la région : il fallait bien que nous subsistions.
— Elle est courageuse, apprécia Rosine qui se rappelait une époque déjà lointaine où elle avait eu recours à ce triste dépannage.
Le prince s’approcha de ses trois voitures. L’Irlandaise n’avait pas eu le temps de s’occuper d’elles et la poussière semblait les uniformiser. Il frotta une aile avec son mouchoir afin de se rendre compte de l’importance de la couche et il en voulut égoïstement à Margaret de sa négligence.
Il revint entre les deux femmes, repoussa la théière et s’assit sur la caisse servant de table.
— Mémé, dit-il, puisque le mauvais sort vous oblige à quitter le château, vous allez venir en France avec nous car vous ne pensez pas quémander une place dans quelque hospice auprès d’un pays qui vous a connue fastueuse, n’est-ce pas ?
— Je vais souffrir d’abandonner la tombe de ton père, Edouard. Pourtant je ferai ce que tu veux.
— On n’abandonne jamais une tombe, assura le prince ; qu’on passe son temps à lui rendre visite ou qu’on la délaisse, c’est dans son cœur qu’elle se trouve, pas ailleurs !
Elle tamponna ses yeux secs de son menu mouchoir roulé en une boule serrée.
Tu as raison, mon petit, c’est très vrai. Et où comptes-tu nous emporter ? Car tu es bien d’accord que je ne puis me séparer de miss Margaret ?
— La chose est impensable, admit Edouard. Écoutez, vous deux : Rosine possède un vaste terrain dans une banlieue peu avenante de Paris, où sont rassemblées trois constructions un peu folles puisqu’elles se composent de wagons de chemin de fer désaffectés. On les a aménagés en bungalows.
— Ce doit être charmant, dit la princesse.
— Ça ne l’est peut-être pas tout à fait encore, mais avec de la peinture et des plantes grimpantes on fait des miracles. Nous en arrangerons un pour vous et votre dame de compagnie, mémé. Naturellement ce ne sera que provisoire ; une solution de dépannage pour attendre des jours meilleurs. Tu marches dans le projet, Rosine ?
— Et comment ! Si madame la princesse veut bien accepter notre hospitalité, j’en serai ravie.
Il lui sourit tendrement.
— J’habiterai le troisième wagon, car je compte vendre mon garage. Après ce qui s’y est passé, je n’ai plus le cœur à l’exploiter, en outre, il va nous falloir quelques capitaux pour réaliser le projet que je caresse à propos de ton terrain, maman.
— Quel projet, Doudou ?
— Je te le dirai plus tard, demain peut-être ; il faut que ça mûrisse encore là-dedans, assura-t-il en tapotant son front.
Rosine était émoustillée par l’aventure. Elle accordait une totale confiance à son fils. Quant à la princesse Gertrude, la perspective de fuir les tracasseries de Versoix lui donnait un regain d’allant.
Ils furent interrompus par le retour de Selim, qui avait quitté la demeure tôt le matin. Son sourire vainqueur et son regard brillant préparaient l’annonce d’une bonne nouvelle.
— Ça y est pour les trois bagnoles ! exulta-t-il. J’ai trouvé un grand marchand d’occases pas loin de l’aéroport ; il est O.K. pour prendre le lot et se charger des opérations de dédouanement.
Il tendit une fiche de garage au prince.
— Il pense que, sous réserve d’examen des véhicules, ça devrait aller chercher ça.
— C’est pas lerche ! soupira Edouard.
— En francs suisse ! souligna Banane. C’est-à-dire en vrais francs ! Peut-être que tu pourras le chambrer pour obtenir plus. J’ai raconté un bath historiette : je suis ton chauffeur. M. le prince veut se défaire de ses tractions et m’a chargé de transacter avec un garaco. Le mec m’a même promis une petite botte pour moi ! Il va se pointer vers midi, ce sera à toi de jouer.
— Je ne lui en vendrai que deux, décida Édouard, car il nous faudra une bagnole de plus pour remonter à Pantruche demain. On emmène Sa Majesté, miss Margaret et les quelques affaires qu’il leur reste.
— J’ai la sensation de partir en vacances, déclara Gertrude ; cela fait plus de quarante ans que je n’ai pas bougé de Versoix.
Elle désigna les deux portraits encore aux murs du salon.
— Cher jeune homme, vous serez gentil d’emballer leurs majestés les princes de manière à ce qu’elles ne soient pas meurtries par le voyage. Ah ! autre chose : ramenez les couleurs du Montégrin, séparez-les du mât et placez-les dans mes bagages.
— Elles sont cradingues, majesté, déclara étourdiment Rosine. Si vous le permettez, je vais les laver avant qu’on ne les emballe.
Il ne s’agissait pas à proprement parler d’une chambre d’apparat, pourtant elle avait bonne allure et Gertrude s’y sentait bien. La vieille princesse avait recouvré sa sérénité de toujours. Ses hôtes s’étaient mis en frais. Édouard, assisté de Banane, lui avait confectionné un lit à baldaquin dans un fond du wagon en se servant de vieux bois ouvragés achetés aux puces. C’est au marché Saint-Pierre, par contre, que Rosine s’était procuré un tissu cretonne dans les tons vieux rose, qu’ils avaient agrafé sur toutes les parois du wagon ; Otton et Sigismond en jetaient là-dessus. Un second métrage d’un tissu à rayures Louis XIII avait fourni les rideaux du lit. Une paire de placards, peints en bleu roi, et placés dos à dos au milieu de la pièce servaient de séparation entre le compartiment-chambre de l’ex-souveraine et celui de sa dame de compagnie. Une table rabattante et le fauteuil voltaire de Rachel complétaient l’ameublement.
Gertrude dictait des lettres à Margaret, lettres par lesquelles elle informait sa famille et ses sujets dispersés de sa nouvelle résidence française qu’elle dépeignait comme plus modeste que le château de Versoix, mais plus romantique et agréable à habiter.
Elle vantait le bon air de la vraie campagne française, oubliant de mentionner les pylônes, gazomètres et autres châteaux d’eau garnissant le panorama.
Banane avait planté une longue perche près du wagon de Sa Majesté, équipée d’un système de haubans permettant de monter et de descendre les couleurs de « la » principauté. Les nuisances dont Gertrude avait à souffrir n’affectaient que trois de ses cinq sens.
Avant tout l’ouïe, à cause des dix karts qui vrombissaient sur la piste de façon infernale depuis huit heures du soir jusqu’à minuit en semaine, et de midi à une heure du matin le week-end. La « musique d’ambiance » également meurtrissait les tympans de la princesse ; des haut-parleurs la répercutaient à tous les échos et c’était de la musique moderne, fraîchement sortie des presses rap ou reggae, qui vous pénétrait jusqu’aux entrailles.
Читать дальше