Vous avez beau râler, une chose promise est une chose due, en route que je me suis dit, ça te fera des vacances, loin de Paris, de mon deux-pièces, le monde était peut-être différent? Meilleur il ne l'était sûrement pas, je n'étais pas naïf à ce point, mais différent pourquoi pas? Ce n'était pas trop demander il me semble.
Les parents j'y suis allé le week-end suivant, ça tombait un premier novembre jour des morts, j'avais fait exprès j'étais sûr de les trouver à la maison, c'était férié et il y avait le caveau des ancêtres à visiter, ils ne pouvaient manquer ça. La veille j'ai rendu visite au collectionneur, je lui ai vendu quelques bricoles sans importance, mon diplôme de secouriste, divers certificats de non-gage, deux-trois relevés bancaires de l'année dernière, j'avais besoin d'argent, je ne pouvais vivre indéfiniment aux crochets de Marko. Le collectionneur se montra excessivement dur en affaires, ça ne vaut pas grand-chose ce que tu m'apportes là, marmonnait-il, je doute de l'authenticité de certaines pièces, quant aux certificats de non-gage, j'en ai moi-même une tonne, je ne sais pas quoi en faire, je ne les garde même pas sur l'étagère, sous le lit je les entasse c'est te dire, il m’arrive de les jeter comme on noie les chatons d'une portée trop nombreuse. Il faut un début à tout, je lui répondais, laisse-moi le temps de faire le tri, je suis sûr que j'aurai des documents plus rares à te proposer. Tu sais, paléontologue c'est une profession qui donne accès à de nombreuses archives, j'ai des laissez-passer qui ne sont pas courants et je pourrais te les céder, aussitôt le regard du collectionneur s'allume, j'ai bien visé on dirait, alors je continue mon marchandage, laisse-moi le temps, que je pleurniche, il faut que je m'habitue à leur absence, en attendant si tu pouvais faire un geste pour le secouriste, je te serais reconnaissant. Bon d'accord grognait-il en ouvrant son portefeuille, je te fais une fleur, tu m'en dois une, voisin, nous sommes d'accord? bien entendu, je t'en dois une, tu peux compter sur moi, que je répondais, et me voilà avec quelques billets, de quoi passer la semaine.
J'achète un bouquet de tulipes pour maman, j'aurai l'air plus attentionné quand on m'ouvrira la porte, je leur dirai rien de mon accident, je leur demanderai des nouvelles de la vie en restant dans les généralités, style je viens moi aussi pour la fête des macchabées, voyez comme je respecte les traditions, et puis nonchalamment je demanderai s'ils n'ont pas vu passer mon Baccalauréat, ce sera subtil comme entrée en matière, je me creuse la tête tout le long du voyage, je me demande comment leur tirer les vers du nez sans me faire démasquer. Me voilà devant leur pavillon, ils ont mis des géraniums partout, c'est du plus mauvais goût, mais c'est la norme à Fontenay, les géraniums. Je fais carillonner la sonnette, la bonne vient m'ouvrir, ils sont tous à table, forcément il est quatre heures, ils en sont à taquiner le digestif, leur conversation s'interrompt en queue de poisson, la famille me fixe en silence. Ben quoi? c'est moi, je dis bêtement, qu'avez-vous, vous voulez ma photo? ils auraient vu loup-garou qu'ils auraient été plus accueillants, clairement ce n'est pas le retour du fils prodigue, on est loin du compte, les regards sont gelés, tiens on parlait de toi, que fait père, il est assis en bout de table, il a ses demi-lunes et le journal est déplié sous son assiette. Ta photo on l'a déjà, qu'il continue, elle est dans le journal ta photo, fils indigne, pour nous décevoir tu nous as déçus, avec toi on a été servi, regarde comme tu fais pleurer ta pauvre mère! Je ne comprenais rien, maman s'est mise à chialer, les petits fils à papa et filles à maman tripotaient leurs desserts sans piper, la bonne a fait semblant qu'elle avait un travail urgent à la cuisine et s'est sauvée, il n'y avait que moi et père face à face, et je vous jure je ne comprenais rien. Le journal, quel journal? Oh ne fais pas le malin! qu'il hausse le ton, ça ne marchera pas tes simagrées avec moi je te garantis, c'est bon pour canuler tes petits eunuques de l'Institut, moi je ne mange pas de ce pain-là! Bon sang, je lui crie, que se passe-t-il? vous êtes tous devenus fous! Tu manques pas d'arrogance qu'il me crie en retour, après ce qu'on dit de toi dans le journal, je pensais que tu aurais suffisamment de dignité pour te cacher, et ne pas jouer la majorette devant ta famille morte de honte!
Et là il me jette le journal à la figure, je l'attrape et je vois à la une ma photo, avec en titre “La chute de l'Homme”, je lis en diagonale qu'à l'Institut, une monstrueuse affaire, un directeur récemment nommé, iguanodons, depuis vingt ans, on lui donnerait le bon Dieu, soudain le scandale, Baccalauréat perdu, perdu Baccalauréat, perdu perdu, une affaire qui éclabousse, la question de la responsabilité morale, la société meurt-elle? l'homme est-il fondamentalement mauvais? lisez vite en page 16. Sur la photo, on me voit en cravate parfaitement décontracté en train de fêter ma promotion, je reconnais la secrétaire à ma droite, Marko à ma gauche, les éminents paléontologues, il n'y a que la chef du personnel qu'on ne voit pas, normal, c'est elle qui prenait la photo vous vous souvenez? Pas de doute sur la provenance de la fuite, c'est elle la fosse à purin qui est à la base de cette infamie, ça ne lui a pas suffi que je sois mis à la porte, elle veut m'écraser davantage, et puis je percute soudain, non, elle en a que faire de moi la chef du personnel, elle veut déboulonner mon patron, elle veut prendre l'opinion à partie contre le directeur principal, elle cherche à progresser dans la boîte en égratignant ses rivaux, c'est un jeu pour le pouvoir qui se joue à l'Institut et j'en suis qu'un rouage, on me sacrifie pire qu'un mouton.
Le premier choc passé, je pose le journal sur la table, et alors? je fais à ma petite famille, qu'attendiez-vous de la part d'une chef du personnel? qu'elle me jette des fleurs? Alors là paternel explose, il tape du plat sur la table à faire sursauter les couverts en argent, ma mère redouble de sanglots, et mes frangins frangines savourent la ratonnade bien contents que la foudre ne tombe pas sur eux. Quoi! qu'il hurle, retenez-moi ou je rétripe ce pourceau, tu oses trouver ça normal? ai-je bien entendu? tu t'en vanterais presque ou je me goure? t'es-tu seulement figuré ce qu'on va dire de nous à Fontenay? ma caisse de retraite? le club de bridge de ta mère? dois-je te rappeler que tes grands-parents dont c'est le jour commémoratif aujourd'hui n'ont jamais rien perdu de leur vie et ce malgré les guerres qu'ils ont traversées, malgré la maladie et le manque de confort, c'était autrement plus dur de leur temps, eh bien malgré ces difficultés ils ont accompli un parcours sans faute! Va-t'en de ma vue, disparais, que mes pauvres prunelles âgées ne voient plus ta face de rat, il se tient la poitrine le paternel, il nous fait un malaise cardiaque.
J'insiste pas, je les comprends en un sens mes vieux, ils ont investi dans mes études, ils se sont serré la ceinture pour que je monte à Paris, et puis surtout ils ont projeté leurs rêves sur votre serviteur, leurs grandes espérances. Et là je leur sers cette tuile, on serait acariâtre à moins. Pauvres vieux, je vous plains bien sincèrement. Allons les vieux, courage, vous avez encore frangins et frangines pour rattraper la maladresse du vilain prématuré, vous n'avez pas mis tous vos œufs dans le même panier, vous vous êtes reproduits à foison. Sur ce, je sors doucement de la salle à manger, je passe à côté de la pendule à l'entrée, et là maman me rattrape, on assiste à une scène d'Épinal, elle essuie ses larmes, elles court m'embrasser avant mon départ, allez mon petit n'écoute pas ce que dit ton vieux père, il t'aime quand même tu sais, je sais maman je sais, on se tombe mutuellement dans les bras, on se console tant qu'on peut, c'était émouvant je peux vous le dire, les moments de cette intensité on s'en souvient toute sa vie. Brave maman, que je me disais en lui caressant la joue, comme tu es douce, tu embrasses comme une reine, tu es bien la plus belle de toutes les femmes. Tu vois comme le fruit de tes entrailles s'en est pris plein la figure dans la vie? Mais tu vas le cajoler comme aucune Eve ne saurait le faire, oh oui t'es une experte maman, ton bambin tu le connais mieux que personne, tu sais où il faut que tu poses tes lèvres pour un maximum de plaisir, forcément je suis ta chair et ton sang, alors quand tu me prends dans ta bouche l'ajustement est parfait, le rythme ne souffre aucune critique, c'est du Mozart pur canne le long de mon sexe.
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