L'important n'est pas dans l'épilogue, camarades bacheliers. L'Institut on s'en fiche. C'est pour vous que j'ai accepté l'ouvrage, pour vous, pas pour moi, j'insiste. Non, je ne souhaite en retirer aucune gloire. Pour tout vous dire, ce que je désire le plus en ce moment c'est me retirer dans ma coquille. Vous croyez que c'est réjouissant d'aller à confesse publiquement, de raconter à quel point on a été négligent? Seulement mon sens du devoir arrive à un âge où il faut prendre soin des générations qui montent, la sève nouvelle, ceux qui n'ont connu que les bons côtés du rangement, qui sont aveuglés par l'étonnante facilité que leur procure leur jeunesse, ceux-là ne voient que la jouissance d'un papier bien classé sans ressentir les dangers. En vérité je vous le dis, l'important est dans la surveillance constante de vos effets. C'est un plaisir mais aussi une contrainte, un travail permanent, comme l'hygiène. Dites-vous bien que le Baccalauréat c'est vous-même. Quand vous l'égarez c'est votre souffle divin qui s'égare.
Il est temps maintenant d'arrêter le sermon, je crois que vous avez saisi, vous n'êtes pas plus bête qu'un autre, vous avez même du cœur à votre insu car j'ai décidé de reverser mes droits d'auteur sur ce livre à une association d'aide pour ceux qui égarent, ainsi je suis libre de toute bureaucratie liée à mon éditeur, je peux me consacrer à mes souvenirs. En échange de vous avoir ouvert mon calvaire avec une qualité de son comme si vous étiez en direct, je ne vous demande qu'une chose, écoutez-moi bien, c'est de ne jamais, au grand jamais, de ne jamais venir me demander d'autres travaux d'écriture, de conseils, de témoignages, que sais-je encore? La plaie est encore ouverte. Alors soyez comme les dents de lait et disparaissez à jamais, j'ai rempli mon devoir envers Marko, j'ai rempli mon devoir envers vous tous camarades bacheliers que je n'ai pas l'honneur de connaître, alors vous aussi à votre tour offrez-moi une gratification, par la présente vous vous engagez à ne pas m'importuner, par ce document dont vous lisez en ce moment la dernière page vous jurez solennellement de m'éviter, de ne pas m'accoster si vous me croisez dans la rue ou dans un quelconque lieu public, d'oublier si possible jusqu'à mon nom si tristement célèbre, de ne pas m'importuner avec votre physionomie alors que je rêve de Lui, de ne plus mentionner cette affaire devant moi. Même si je m'en suis sorti, sachez que j'ai l'âme fraîchement cicatrisée. Car un fait reste certain, le Baccalauréat n'est plus en ma possession, je ne l'ai pas davantage qu'au début du récit, ça me ronge vous comprenez, j'en suis meurtri de l'avoir laissé partir, c'est un peu de ma chair que j'ai laissée à l'Institut, le remords de la jeune mère infanticide est singulièrement vivace, alors prenez votre plume, prenez-la immédiatement, et signez donc en bas de cette page, paraphez votre plus belle signature précédée de la mention “Lu et approuvé” ce petit contrat que je vous propose.
Voilà, maintenant que c'est fait je suis apaisé, la vie a repris son cours, d'ici peu je remplacerai Françoise par Nadine, je sens qu'on a des affinités, en apparence tout baigne pour votre serviteur. Seulement derrière la façade, un détail vous a peut-être échappé. C'est que le repentir n'annule pas la faute, hélas! il peut juste colmater, quant à la fissure elle reste à jamais. La porcelaine s'est brisée. L'histoire de l'homme est désormais coupée en deux, et l'on se souviendra de ce temps fabuleux où le Baccalauréat n'avait pas encore été égaré comme d'un Éden, on versera des larmes sur l'innocence perdue et l'on traînera notre triste destinée humaine jusqu'à ce que les dieux aient pitié. Puissent-ils se lasser de notre souffrance!