Comme je ne réagis pas, je suis encore sous le choc de l'extraordinaire nouvelle, elle abat son atout: je sais qu'il n'est pas évident d'expertiser, je te vois hésitant, alors pour te décider nous sommes venues à deux. Trois points de suspension, et la voilà qui pousse sa fille vers moi, il est mignon ce bout de chou, il me sourit, en une fraction de seconde je me suis décidé, vengeance tu as de bien jolies nattes que je me suis dit, vengeance tu m'arrives à la ceinture, ne serais-tu pas un peu petite pour ton âge, vengeance? En réalité, je veux être honnête avec vous, la vengeance n'y était pour rien dans la scène qui a suivi, c'était à peine un pic de pulsions ordinaires, je lui dis viens ici mon roudoudou, elle m'a souri, sa mère l'encourageait, allez va jouer avec monsieur, je me suis un peu frotté contre elle, pour vous donner une idée elle avait la peau couleur de yaourt, elle sentait bon le chocolat, mélangé au lait chaud le chocolat, avec des tartines grillées à la confiture, voilà ce qu'elle sentait, mais aussi le pipi à l'endroit stratégique, et c'était bon de le humer, on aurait dit le printemps quand l'air tiède vous remplit les poumons. Malgré tout mon désir qui fut immense, je n'ai pas pu y arriver sans lui faire mal, alors je n'ai pas insisté, s'il y a une chose que je ne supporte pas ce sont les petites filles qui pleurent, ça me déprime, je me dis que la vie est bien moche. Dès que j'ai senti que j'achoppais, je l'ai consolée en la chatouillant, tu es mignonne je lui disais, une véritable fée, et qui c'est-y qui a de jolies nattes comme ça? Au bout de cinq minutes elle est redevenue gaie comme la rosée, j'adore ces sautes d'humeur chez les enfants, elle riait elle en pouvait plus, on joua alors au trompettiste, je fournissais l'instrument et elle soufflait de toutes ses forces, c'était délicieux au-delà du raisonnable.
Non, la vengeance vint juste après, lorsque repu je m'amusais avec les cheveux de la petite tandis que Françoise la rajustait en me scrutant en loucedé. Je suis bien embêté, ô ma Françoise, que je fis en faisant vibrer ma voix pour rendre mon mensonge crédible. Je me suis levé et sans regarder le Baccalauréat, je l'ai renié par trois fois comme saint Pierre, je suis bien navré disais-je mais je dois t'avouer la vérité malgré les sentiments que j'ai pour toi dans mon cœur, prépare-toi à une mauvaise nouvelle car ton document je ne peux le certifier, c'est malheureux à dire, il est faux. Quoi? comment? tu te fiches de moi? tous les mots d'une mégère ordinaire éclatent sur moi comme des bombes, je fais semblant de marquer le coup moi aussi, j'ai l'apparence d'une éponge gonflée de remords, je lui dis t'es injuste de me traiter de la sorte car s'il y a en ce monde quelqu'un qui t'apprécie c'est bien moi, et pour lui prouver que je blague pas j'essaye de la toucher entre les jambes. Ce geste modeste la fait fondre, elle en avait envie depuis longtemps, pas évident de rester stoïque devant mes jeux avec la petite, elle s'abandonne comme on dit à mes caresses, en un clin d'œil j'ai trouvé le chemin du bercail, seulement je ne sais pas si c'est encore une vacherie du temps qui passe mais je n'ai pas retrouvé les sensations d'antan, l'antre paraissait distendu, même de ce côté-là elle avait vieilli.
J'avais peur que tu m'en veuilles, qu'elle s'est mise à chuchoter. Moi? t'en vouloir? comment peux-tu penser une chose pareille? c'est tout le contraire ma Françoise, je vais me plier en vingt pour te dépanner, telle une cocotte en papier je serai ô Françoise. J'ai dans ma collection personnelle un Baccalauréat à ce point proche de l'original qu'on dirait son clone. Je te l'échange de bon cœur. En prime, je te donne un certificat qui l'authentifie à quatre-vingts pour cent. Tu vois, tout finit par s'arranger. L'essentiel c'est d'avoir confiance. Je t'aime.
Quand j'y repense, je me dis que j'aurais dû faire Hollywood, car elle a gobé mon cinéma, dès que le manège erotique fut fini nous avons procédé à l'échange, jusqu'à la dernière seconde j'y ai pas cru, il va m'échapper que je me disais, ça paraissait trop facile, eh bien non, ma petite lâcheté a suffi pour le récupérer, j'ai avancé ma main et je l'ai cueilli, je l'avais, aussitôt une furieuse pulsion de m'enfuir m'envahit, de m'isoler j'avais envie, rester quelques jours en tête à tête avec lui, je me retenais à grands coups de volonté, sois ferme que je me disais, ne succombe pas à la tentation, et j'ai réussi ô ma tribu! ma voix n'a pas trahi mon émotion, mes cordes n'ont pas tremblé devant Françoise, je lui ai dit à bientôt le plus naturellement du monde, revenez me voir toutes les deux que je lui ai crié dans l'escalier, ainsi j'étais sûr de ne plus jamais la revoir.
Il est retrouvé. Je devrais exulter. Beaucoup l'auraient fait. Mais non, rien ne change, je me garde bien de faire la fête, ça me démange mais je me contrôle, j'enchaîne les jours comme si de rien n'était, superstitieux je suis, qui sait si le destin ne prendra pas offense à me voir tinter de joie, ma réussite le rendra jaloux, d'une pichenette il sera capable de me ravir ce qu'il a fini par m'attribuer, il fera éclater la baudruche de ma vie. Alors motus, je deviens taciturne. Sans compter les désagréments d'ordre pratique: si je l'annonce en grande pompe on serait capable de me voler, les sommes en jeu sont considérables, les bandits n'auront pas de scrupules à me kidnapper, on me traquera où que j'aille et je devrai me méfier de mon ombre. Alors pour éviter les mauvaises surprises, restons muets. Et je continue mon train-train d'expertises, je me lève aux mêmes heures, le rangement je l'effectue avec le même scrupule, je n'ai pas la grosse tête, je suis resté simple dans mes goûts, un petit homme vieillissant en costume démodé, voilà ce que je suis et je m'en contente, car j'ai en moi le feu qui réconforte, l'idée qu’il m'appartient à nouveau, c'est moi qui l'ai dans mon âme et pas vous, cette notion me rend heureux comme un éléphant.
J'aurais vécu sans rien dévoiler à personne s'il n'y avait Marko. Il m'avait tellement aidé le Marko que je ne pouvais l’écarter de ma joie, je devais partager le bonheur comme j'ai partagé ma déchéance, c'était un code d'honneur implicite, alors je l'ai pris en aparté pour un soir, je lui ai montré la chose, à a failli s'évanouir, je ne lui ai pas raconté par quels mensonges j'étais passé pour l'obtenir, ça aurait trop effrayé cette âme charitable, mais je lui ai fait part de mes projets, surtout garder le secret, que je lui ai dit, pour vivre heureux vivons cachés. Il ne chercha pas à me contrarier, il comprenait que j'avais trop souffert, cependant mon attitude ne lui plaisait pas, et c'est sur un ton de reproche qu'il me parla le lendemain, sois généreux qu'il me disait, je comprends que tu aies besoin de garder le Baccalauréat quelque temps, mais n'oublie pas que la générosité finit toujours par payer, si l'on vivait tous crispés sur nos acquis la civilisation s'enliserait, partage donc avec les autres ton bonheur personnel. Voilà ce qu'il me disait, et moi je me contractais car les faiseurs de morale c'est bien joli, mais je fais quoi concrètement, pouvait-il m'indiquer? Pour mon boulot par exemple, si l'original venait à reparaître personne n'aurait plus besoin de mon expertise, je me retrouve chômeur au lance-pierres, en gros il me demandait de scier la branche sur laquelle j'avais eu un mal de chien à m'asseoir.
Avec vous je serai franc, je n'avais pas la stature pour garder pour moi seul cette pièce rarissime, mon Baccalauréat ne m'appartenait plus, disons-le tout net, il appartenait désormais à l'Histoire, autant dire à l'Humanité, je n'avais pas le droit de me l'accaparer, c'était une réaction profondément égoïste, je m'en rends compte, mais l'homme est faible vous savez, alors j'étais comme le dragon qui garde la Toison d'or, va au diable que je criais, je le veux pour moi ce Baccalauréat, ça me réchauffe le cœur de le savoir près de moi.
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