– Grand-Mère, n'oubliez pas que l'un de nous est aveugle et l'autre sourd.
Quelques jours plus tard, un homme se présente chez nous. Il dit:
– Je suis l'inspecteur des écoles primaires. Vous avez chez vous deux enfants en âge de scolarité obligatoire.
Vous avez déjà reçu deux avertissements à ce sujet.
Grand-Mère dit:
– Vous voulez parler des lettres? Je ne sais pas lire. Les enfants non plus.
L'un de nous demande:
– Qui c'est? Qu'est-ce qu'il dit?
– Il demande si on sait lire. Comment il est?
– Il est grand, il a l'air méchant.
Nous crions ensemble:
– Allez-vous-en! Ne nous faites pas de mal! Ne nous tuez pas! Au secours!
Nous nous cachons sous la table. L'inspecteur demande à Grand-Mère:
– Qu'est-ce qu'ils ont? Qu'est-ce qui leur arrive?
Grand-Mère lui dit:
– Oh! les pauvres, ils ont peur de tout le monde! Ils ont vécu des choses atroces dans la Grande Ville. De plus, l'un est sourd et l'autre aveugle. Le sourd doit expliquer à l'aveugle ce qu'il voit et l'aveugle doit expliquer au sourd èë qu'il entend. Sinon, ils ne comprennent rien.
Sous la table, nous hurlons:
– Au secours, au secours! Ça explose! Ça fait trop debruit! C'est plein d'éclairs!
Grand-Mère explique:
– Quand quelqu'un leur fait peur, ils entendent et ils voient des choses qui n'existent pas.
L'mspecteùr dit:
– Ils ont des hallucinations. Il faudrait les faire soigner dans un hôpital.
Nous hurlons encore plus fort. Grand-Mère dit:
– Surtout pas! C'est dans un hôpital que le malheur est arrivé. Ils ont rendu visite à leur mère qui y travaillait. Quand des bombes sont tombées sur l'hôpital, ils y étaient, ils ont vu les blessés et les morts; eux-mêmes sont restés dans le coma pendant plusieurs jours.
L'inspecteur dit:
– Pauvres gosses. Où sont leurs parents?
– Morts ou disparus. Comment savoir?
– Ils doivent être une charge très lourde pour vous.
– Que faire? Ils n'ont personne d'autre que moi. En s'en allant, l'inspecteur donne la main à Grand-Mère:
– Vous êtes une bien brave femme.
Nous recevons une troisième lettre où il est écrit que nous sommes dispensés de fréquenter l'école à cause de notre infirmité et à cause de notre traumatisme psychique.
G rand-Mère vend sa vigne
Un officier vient chez Grand-Mère pour lui demander de vendre sa vigne. L'armée veut construire sur son terrain un bâtiment pour les gardes-frontière.
Grand-Mère demande:
– Et avec quoi voulez-vous me payer? L'argent ne vaut rien.
L'officier dit:
– En échange de votre terrain, nous installons l'eau courante et l'électricité dans votre maison.
Grand-Mère dit:
– Je n'ai besoin ni de votre électricité ni de votre eau courante. J'ai toujours vécu sans.
L'officier dit:
– Nous pouvons aussi prendre votre vigne sans rien vous offrir en échange. Et c'est ce que nous allons faire si vous n'acceptez pas notre proposition. L'armée a besoin de votre terrain. Votre devoir de patriote est de le lui donner.
Grand-Mère ouvre la bouche. mais nous intervenons:
– Grand-Mère, vous êtes âgée et fatiguée. La vigne vous donne beaucoup de travail et ne rapporte presque rien. Par contre, la valeur de votre maison augmentera beaucoup avec l'eau et l'électricité.
L'officier dit:
– Vos petits-fils sont plus intelligents que vous, Grand-Mère.
Grand-Mère dit:
– Ça vous pouvez le dire! Discutez donc avec eux. Qu'ils décident.
L'officier dit:
– Mais j'ai besoin de votre signature.
– Je signerai tout ce que vous voulez. De toute façon, je ne sais pas écrire.
Grand-Mère se met à pleurer, elle se lève, elle nous dit:
– Je vous fais confiance.
Elle s'en va dans sa vigne.
L'officier dit:
– Comme elle aime sa vigne, la pauvre petite vieille. Alors, affaire conclue?
Nous disons:
– Comme vous avez pu le constater vous-même, ce terrain a une grande valeur sentimentale pour elle et l'armée ne voudra certainement pas dépouiller de son bien durement acquis une pauvre petite vieille qui, en outre, est originaire du pays de nos héroïques Libérateurs.
L'officier dit:
– Ah, oui? Elle est d'origine…
– Oui. Elle parle parfaitement leur langue. Et nous aussi. Et si vous avez l'intention de commettre un abus…
L'officier dit très vite:
– Mais non, mais non! Qu'est-ce que vous voulez?
– En plus de l'eau et de l'électricité, nous voulons une salle de bains.
– Rien que ça! Et où la voulez-vous, votre salle de bains?
Nous le conduisons dans notre chambre, nous lui montrons où nous voulons notre salle de bains.
– Ici, donnant sur notre chambre. Sept à huit mètres carrés. Baignoire encastrée, lavabo, douche, chauffe-eau, WC.
Il nous regarde longuement, il dit:
– C'est faisable.
Nous disons:
– Nous voudrions aussi un poste de radio. Nous n'en avons pas et il n'est pas possible d'en acheter.
Il demande:
– Et c'est tout?
– Oui, c'est tout.
Il éclate de rire:
– Vous aurez votre salle de bains et votre radio. Mais j'aurais mieux fait de discuter avec votre grand-mère.
Un matin, Grand-Mère ne sort pas de sa chambre. Nous frappons à sa porte, nous l'appelons, elle ne répond pas.
Nous allons derrière la maison, nous brisons un carreau de la fenêtre de sa chambre pour pouvoir y entrer.
Grand-Mère est couchée sur le lit, elle ne bouge pas. Pourtant elle respire et son cœur bat. L'un de nous reste près d'elle, l'autre va chercher un médecin.
Le médecin examine Grand-Mère. Il dit:
– Votre Grand-Mère a eu une attaque d'apoplexie, une hémorragie cérébrale.
– Elle va mourir?
– On ne peut pas le savoir. Elle est vieille, mais son cœur est solide. Donnez-lui ces médicaments trois fois par jour. Et puis il faudrait quelqu'un pour s'occuper d'elle.
Nous disons:
– Nous nous occuperons d'elle. Qu'est-ce qu'il faut faire?
– Lui donner à manger, la laver. Elle va probablement rester paralysée définitivement.
Le médecin s'en va. Nous préparons une purée de Iegumes et nous donnons à manger à Grand-Mère avec une petite cuiller. Vers le soir, ça sent très mauvais dans sa chambre. Nous soulevons ses couvertures: sa paillasse est pleine d'excréments.
Nous allons chercher de la paille chez un paysan, nous achetons une culotte en caoutchouc pour bébe et des langes.
Nous déshabillons Grand-Mère, nous la lavons dans notre baignoire, nous lui faisons un lit propre. Elle est tellement maigre que la culotte de bébé lui va très bien. Nous changeons ses langes plusieurs fois par jour.
Une semaine plus tard, Grand-Mère commence à bouger ses mains. Un matin, elle nous reçoit avec des injures:
– Fils de chienne! Faites cuire une poule! Comment voulez-vous que je reprenne des forces avec vos verdures et vos purées? Je veux aussi du lait de chèvre! J'espère que vous n'avez rien négligé pendant que j'étais malade!
– Non, Grand-Mère, nous n'avons rien négligé.
– Aidez-moi à me lever, vauriens!
– Grand-Mère, vous devez rester couchée, le médecin l'a dit.
– Le médecin, le médecin! Quel imbécile! Paralysée définitivement! Je vais lui montrer, moi, comment je reste paralysée!
Nous l'aidons à se lever, nous l'accompagnons à la cuisine, nous l'asseyons sur le banc. Quand la poule est cuite, elle mange toute seule. Après le repas, elle dit:
– Qu'est-ce que vous attendez? Fabriquez-moi une canne bien solide, dépêchez-vous, fainéants. Je veux aller voir si tout va bien.
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