Un beau jour, nous entendîmes au loin le tonnerre dans la montagne: c'était monsieur Omochi qui hurlait. Le grondement se rapprocha. Déjà nous nous observions avec appréhension.
La porte de la section comptabilité céda comme un barrage vétuste sous la pression de la masse de chair du vice-président qui déboula parmi nous. Il s'arrêta au milieu de la pièce et cria, d'une voix d'ogre réclamant son déjeuner:
– Fubuki-san!
Et nous sûmes qui serait immolé en sacrifice à l'appétit d'idole carthaginoise de l'obèse. Aux quelques secondes du soulagement éprouvé par ceux qui étaient provisoirement épargnés succéda un frisson collectif de sincère empathie.
Aussitôt ma supérieure s'était levée et raidie. Elle regardait droit devant elle, dans ma direction donc, sans me voir cependant. Superbe de terreur contenue, elle attendait son sort.
Un instant, je crus qu'Omochi allait sortir un sabre caché entre deux bourrelets et lui trancher la tête. Si cette dernière tombait vers moi, je l'attraperais et la chérirais jusqu'à la fin de mes jours.
«Mais non, me raisonnai-je, ce sont des méthodes d'un autre âge. Il va procéder comme d'habitude: la convoquer dans son bureau et lui passer le savon du siècle.»
Il fit bien pire. Était-il d'humeur plus sadique que de coutume? Ou était-ce parce que sa victime était une femme, a fortiori une très belle jeune femme? Ce ne fut pas dans son bureau qu'il lui passa le savon du millénaire: ce fut sur place, devant la quarantaine de membres de la section comptabilité.
On ne pouvait imaginer sort plus humiliant pour n'importe quel être humain, à plus forte raison pour n'importe quel Nippon, à plus forte raison pour l'orgueilleuse et sublime mademoiselle Mori, que cette destitution publique. Le monstre voulait qu'elle perdît la face, c'était clair.
Il se rapprocha lentement d'elle, comme pour savourer à l'avance l'emprise de son pouvoir destructeur. Fubuki ne remuait pas un cil. Elle était plus splendide que jamais. Puis les lèvres empâtées commencèrent à trembler et il en sortit une salve de hurlements qui ne connut pas de fin.
Les Tokyoïtes ont tendance à parler à une vitesse supersonique, surtout quand ils engueulent. Non content d'être originaire de la capitale, le vice-président était un obèse colérique, ce qui encombrait sa voix de scories de fureur grasse: la conséquence de ces multiples facteurs fut que je ne compris presque rien de l'interminable agression verbale dont il martela ma supérieure.
En l'occurrence, même si la langue japonaise m’avait été étrangère, j’aurais saisi ce qui se passait: on était en train d'infliger à un être humain un sort indigne, et ce à trois mètres de moi. C'était un spectacle abominable. J'aurais payé cher pour qu'il cessât, mais il ne cessait pas: le grondement qui sortait du ventre du tortionnaire semblait intarissable.
Quel crime avait pu commettre Fubuki pour mériter pareil châtiment? Je ne le sus jamais. Mais enfin, je connaissais ma collègue: ses compétences, son ardeur au travail et sa conscience professionnelle étaient exceptionnelles. Quels qu'aient pu être ses torts, ils étaient forcément véniels. Et même s'ils ne l'étaient pas, la moindre des choses eût été de tenir compte de la valeur insigne de cette femme de premier ordre.
Sans doute étais-je naïve de me demander en quoi avait consisté la faute de ma supérieure. Le cas le plus probable était qu'elle n'avait rien à se reprocher. Monsieur Omochi était le chef: il avait bien le droit, s'il le désirait, de trouver un prétexte anodin pour venir passer ses appétits sadiques sur cette fille aux allures de mannequin. Il n'avait pas à se justifier.
Je fus soudain frappée par l'idée que j'assistais à un épisode de la vie sexuelle du vice-président, qui méritait décidément son titre: avec un physique de son ampleur, était-il encore capable de coucher avec une femme? En compensation, son volume le rendait d'autant plus apte à gueuler, à faire trembler de ses cris la frêle silhouette de cette beauté. En vérité, il était en train de violer mademoiselle Mori, et s'il se livrait à ses plus bas instincts en présence de quarante personnes, c’était pour ajouter à sa jouissance la volupté de l'exhibitionnisme.
Cette explication était tellement juste que je vis ployer le corps de ma supérieure. Elle était pourtant une dure, un monument de fierté: si son physique cédait, c'était la preuve qu'elle subissait un assaut d'ordre sexuel. Ses jambes l'abandonnèrent comme celles d'une amante éreintée: elle tomba assise sur sa chaise.
Si j'avais dû être l'interprète simultanée du discours de monsieur Omochi, voici ce que j'aurais traduit:
– Oui, je pèse cent cinquante kilos et toi cinquante, à nous deux nous pesons deux quintaux et ça m'excite. Ma graisse me gêne dans mes mouvements, j'aurais du mal à te faire jouir, mais grâce à ma masse je peux te renverser, t'écraser, et j'adore ça, surtout avec ces crétins qui nous regardent. J'adore que tu souffres dans ton orgueil, j'adore que tu n'aies pas le droit de te défendre, j'adore ce genre de viol!
Je ne devais pas être la seule à avoir compris la nature de ce qui se passait: autour de moi, les collègues étaient en proie à un malaise profond. Autant que possible, ils détournaient les yeux et cachaient leur honte derrière leurs dossiers ou l'écran de leur ordinateur.
A présent, Fubuki était pliée en deux. Ses maigres coudes étaient posés sur son bureau, ses poings serrés retenaient son front. La mitraillette verbale du vice-président secouait son dos fragile à intervalles réguliers.
Par bonheur, je ne fus pas assez stupide pour me laisser aller à ce qui, en pareille circonstance, eût été de l'ordre du réflexe: intervenir. Nul doute que cela eût aggravé le sort de l'immolée, sans parler du mien. Cependant, il me serait impossible de prétendre être fière de ma sage abstention. L'honneur consiste le plus souvent à être idiot. Et ne vaut-il pas mieux se conduire comme une imbécile que se déshonorer? Encore aujourd'hui, je rougis d'avoir préféré l'intelligence à la décence. Quelqu'un eût dû s'interposer, et puisqu'il n'y avait aucune chance pour qu’un autre s’y risquât, c’est moi qui eusse dû me sacrifier.
Certes, ma supérieure ne me l'eût jamais pardonné, mais elle aurait eu tort: le pire n'était-il pas de nous conduire comme nous le faisions, d'assister sans broncher à ce spectacle dégradant – le pire ne résidait-il pas dans notre soumission absolue à l'autorité?
J'aurais dû chronométrer l'engueulade. Le tortionnaire avait du coffre. J'avais même l'impression qu'avec la durée, ses cris gagnaient en intensité. Ce qui prouvait, s'il en était encore besoin, la nature hormonale de la scène: semblable au jouisseur qui voit ses forces ressourcées ou décuplées par le spectacle de sa propre rage sexuelle, le vice-président devenait de plus en plus brutal, ses hurlements dégageaient de plus en plus d'énergie dont l'impact physique terrassait de plus en plus la malheureuse.
Vers la fin, il y eut un moment particulièrement désarmant: comme c'est sans doute le cas quand on subit un viol, il se révéla que Fubuki avait régressé. Fus-je la seule à entendre s'élever une frêle voix, une voix de fillette de huit ans, qui gémit par deux fois:
– Okoruna. Okoruna.
Ce qui signifie, dans le registre du langage fautif le plus enfantin, le plus familier, celui qu'emploierait une petite fille pour protester contre son père, c'est-à-dire celui auquel ne recourait jamais mademoiselle Mori pour s'adresser à son supérieur:
– Ne te fâche pas. Ne te fâche pas.
Supplication aussi dérisoire que si une gazelle déjà taillée en morceaux et à demi dévorée demandait au fauve de l'épargner. Mais surtout manquement ahurissant au dogme de la soumission, de l'interdiction de se défendre contre ce qui vient d'en haut. Monsieur Omochi sembla un rien décontenancé par cette voix inconnue, ce qui ne l'empêcha pas de crier de plus belle, au contraire: peut-être même y avait-il dans cette attitude enfantine de quoi le satisfaire davantage.
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