Quant à Fubuki, j'aurais tant voulu lui dire:
– Arrête! Tu crois vraiment que ça va l'attirer, ton cinéma ridicule? Tu es tellement plus séduisante quand tu m'injuries et me traites comme du poisson pourri. Si cela peut t'aider, tu n'as qu'à imaginer que lui, c'est moi. Parle-lui en te figurant que tu me parles: tu seras donc méprisante, hautaine, tu lui diras qu'il est un malade mental, un bon à rien – tu verras, il ne restera pas indifférent.
J'avais surtout envie de lui susurrer:
– Ne vaut-il pas mille fois mieux rester célibataire jusqu'à la fin de tes jours que de t'encombrer de ce doigt blanc? Que ferais-tu d'un mari pareil? Et comment peux-tu avoir honte de ne pas avoir épousé l'un de ces hommes, toi qui es sublime, olympienne, toi qui es le chef-d'œuvre de cette planète? Ils sont quasi tous plus petits que toi: ne crois-tu pas que c'est un signe? Tu es un arc trop grand pour ces minables archers.
Quand l'homme-proie s'en allait, le visage de ma supérieure passait, en moins d'une seconde, de la minauderie à l'extrême froideur. Il n'était pas rare, alors, qu'elle croise mon regard narquois. Elle resserrait ses lèvres avec haine.
Dans une compagnie amie de Yumimoto travaillait un Hollandais de vingt-sept ans, Piet Kramer. Bien que non japonais, il avait atteint un statut hiérarchique égal à celui de ma tortionnaire. Comme il mesurait un mètre quatre-vingt-dix, j'avais pensé qu'il était un parti possible pour Fubuki. De fait, quand il passait par notre bureau, elle, se lançait dans une parade nuptiale frénétique, tournant et retournant sa ceinture.
C'était un brave type qui avait bonne allure. Il convenait d'autant mieux qu'il était hollandais: cette origine quasi germanique rendait son appartenance à la race blanche beaucoup moins grave.
Un jour, il me dit:
– Vous avez de la chance de travailler avec mademoiselle Mori. Elle est si gentille!
Cette déclaration m'amusa. Je décidai d'en user: je la répétai à ma collègue, non sans un sourire ironique en mentionnant sa «gentillesse». J'ajoutai:
– Cela signifie qu'il est amoureux de vous.
Elle me regarda avec stupéfaction.
– C'est vrai?
– Je suis formelle, assurai-je.
Elle resta perplexe quelques instants. Voici ce qu'elle devait penser: «Elle est blanche, elle connaît les coutumes des Blancs. Pour une fois, je pourrais me fier à elle. Mais il ne faut surtout pas qu'elle soit au courant.»
Elle prit un air froid et dit:
– Il est trop jeune pour moi.
– Il a deux ans de moins que vous.
Aux yeux de la tradition nippone, c'est l'écart parfait pour que vous soyez une anesan niôbô, une «épouse-grande-sœur». Les Japonais pensent qu'il s'agit du meilleur mariage: la femme a juste un peu plus d'expérience que l'homme. Ainsi, elle le met à l'aise.
– Je sais, je sais.
– En ce cas, que lui reprochez-vous?
Elle se tut. Il était clair qu'elle se rapprochait de l'état second.
Quelques jours plus tard, on annonça la venue de Piet Kramer. Un émoi terrible s'empara de la jeune femme.
Par malheur, il faisait très chaud. Le Hollandais avait tombé la veste et sa chemise arborait aux aisselles de vastes auréoles de sueur. Je vis Fubuki changer de figure. Elle s'efforça de parler normalement, comme si elle ne s'était aperçue de rien. Ses paroles sonnaient d'autant plus faux que, pour parvenir à extraire les sons de sa gorge, elle devait à chaque mot projeter la tête vers l'avant. Elle que j'avais toujours connue si belle et si calme avait à présent la contenance d'une pintade sur la défensive.
Tout en se livrant à ce comportement pitoyable, elle regardait ses collègues à la dérobée. Son dernier espoir était qu'ils n'aient rien vu: hélas, comment voir si quelqu'un a vu? A fortiori, comment voir si un Japonais a vu? Les visages des cadres de Yumimoto exprimaient la bienveillance impassible typique des rencontres entre deux entreprises amies.
Le plus drôle, c'était que Piet Kramer n'avait rien remarqué du scandale dont il était l'objet ni de la crise intérieure qui suffoquait la si gentille mademoiselle Mori. Les narines de cette dernière palpitaient: il n'était pas difficile d'en deviner la raison. Il s'agissait de discerner si l'opprobre axillaire du Hollandais communiait sous les deux espèces.
Ce fut là que notre sympathique Batave, sans le savoir, compromit sa contribution à l'essor de la race eurasienne: avisant un dirigeable dans le ciel, il courut jusqu'à la baie vitrée. Ce déplacement rapide développa dans l'air ambiant un feu d'artifice de particules olfactives, que le vent de la course dispersa à travers la pièce. Il n'y eut plus aucun doute: la transpiration de Piet Kramer puait.
Et personne, dans le bureau géant, n'eût pu l'ignorer. Quant à l'enthousiasme enfantin du garçon devant le dirigeable publicitaire qui survolait régulièrement la ville, personne ne sembla s'en attendrir.
Quand l'odorant étranger s'en alla, ma supérieure était exsangue. Son sort devait pourtant empirer. Le chef de la section, monsieur Saito, donna le prèmier coup de bec:
– Je n'aurais pas pu tenir une minute de plus!
Il avait ainsi autorisé à médire. Les autres en profitèrent aussitôt:
– Ces Blancs se rendent-ils compte qu'ils sentent le cadavre?
– Si seulement nous parvenions à leur faire comprendre qu'ils puent, nous aurions en Occident un marché fabuleux pour des déodorants enfin efficaces!
– Nous pourrions peut-être les aider à sentir moins mauvais, mais nous ne pourrions pas les empêcher de suer. C'est leur race.
– Chez eux, même les belles femmes transpirent.
Ils étaient fous de joie. L'idée que leurs paroles eussent pu m'indisposer n'avait effleuré personne. J'en fus d'abord flattée: peut-être ne me considéraient-ils pas comme une Blanche. La lucidité me revint très vite: s'ils tenaient ces propos en ma présence, c'était simplement parce que je ne comptais pas.
Aucun d'entre eux ne se doutait de ce que cet épisode signifiait pour ma supérieure: si personne n'avait relevé le scandale axillaire du Hollandais, elle eût pu encore s'illusionner et fermer les yeux sur cette tare congénitale de l'éventuel fiancé.
Désormais, elle savait que rien ne serait possible avec Piet Kramer: avoir la moindre liaison avec lui serait plus grave que perdre sa réputation, ce serait perdre la face. Elle pouvait s'estimer heureuse qu'à part moi, qui étais hors jeu, personne n'ait été au courant des vues qu'elle avait eues sur ce célibataire.
Tête haute et mâchoires serrées, elle se remit au travail. A la raideur extrême de ses traits, je pus mesurer combien elle avait placé d'espoirs en cet homme: et j'y àvais été pour quelque chose. Je l'avais encouragée. Sans moi, eût-elle songé sérieusement à lui?
Ainsi, si elle souffrait, c'était en grande partie à cause de moi. Je me dis que j'aurais dû y éprouver du plaisir. Je n'en ressentais aucun.
J'avais quitté mes fonctions de comptable depuis un peu plus de deux semaines quand le drame éclata.
Au sein de la compagnie Yumimoto, il semblait que l'on m'avait oubliée. C'était ce qui pouvait m'arriver de mieux. Je commençais à me réjouir. Du fond de mon inimaginable absence d'ambition, je n'entrevoyais pas plus heureux destin que de rester assise à mon bureau en contemplant les saisons sur le visage de ma supérieure. Servir le thé et le café, me jeter régulièrement par la fenêtre et ne pas utiliser ma calculette étaient des activités qui comblaient mon besoin plus que frêle de trouver une place dans la société.
Cette sublime jachère de ma personne eût peut-être duré jusqu'à la fin des temps si je n'avais commis ce qu'il convient d'appeler une gaffe.
Après tout, je méritais ma situation. Je m'étais donné du mal pour prouver à mes supérieurs que ma bonne volonté ne m'empêchait pas d'être un désastre. A présent, ils avaient compris. Leur politique tacite devait être quelque chose comme: «Qu'elle ne touche plus à rien, celle-là!» Et je me montrais à la hauteur de cette nouvelle mission.
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