Je sais que ce n’est pas très profond mais j’ai quand même eu une pensée profonde après ça, quand je me suis demandé : et moi ? C’est quoi, mon problème culturel ? En quoi est-ce que je suis écartelée entre des croyances incompatibles ? En quoi est-ce que je suis une bête sauvage ?
Alors, j’ai eu une illumination : je me suis rappelé les soins conjuratoires aux plantes vertes de maman, les manies phobiques de Colombe, l’angoisse de papa parce que Mamie est en maison de retraite et tout un tas d’autres faits comme celui-là. Maman croit qu’on peut conjurer le sort d’un coup de pschitt, Colombe qu’on peut écarter l’angoisse en se lavant les mains et papa qu’il est un mauvais fils qui sera puni parce qu’il a abandonné sa mère : finalement, ils ont des croyances magiques, des croyances de primitifs mais au contraire des pêcheurs thaïlandais, ils ne peuvent pas les assumer parce qu’ils sont des Français-éduqués-riches-cartésiens.
Et moi, je suis peut-être la plus grande victime de cette contradiction parce que, pour une raison inconnue, je suis hypersensible à tout ce qui est dissonant, comme si j’avais un genre d’oreille absolue pour les couacs, pour les contradictions. Cette contradiction-là et toutes les autres... Et du coup, je ne me reconnais dans aucune croyance, dans aucune de ces cultures familiales incohérentes.
Peut-être que je suis le symptôme de la contradiction familiale et donc celle qui doit disparaître pour que la famille aille bien.
Quand Manuela revient à deux heures de chez les de Broglie, j’ai eu le temps de réinsérer le mémoire dans son enveloppe et de le déposer chez les Josse.
J’ai eu à cette occasion une intéressante conversation avec Solange Josse.
On se souviendra que, pour les résidents, je suis une concierge bornée qui se tient à la lisière floue de leur vision éthérée. En la matière, Solange Josse ne fait pas exception mais, comme elle est mariée à un parlementaire socialiste, elle fait néanmoins des efforts.
— Bonjour, me dit-elle en ouvrant la porte et en prenant l’enveloppe que je lui tends.
Ainsi des efforts.
— Vous savez, poursuit-elle, Paloma est une petite fille très excentrique.
Elle me regarde pour vérifier ma connaissance du mot Je prends l’air neutre, un de mes favoris, qui laisse toute latitude dans l’interprétation.
Solange Josse est socialiste mais elle ne croit pas en l’homme.
— Je veux dire qu’elle est un peu bizarre, articule-t-elle comme si elle parlait à une malentendante.
— Elle est très gentille, dis-je, en prenant sur moi d’injecter dans la conversation un peu de philanthropie.
— Oui, oui, dit Solange Josse sur le ton de celle qui voudrait bien en arriver au point mais doit au préalable surmonter les obstacles que lui oppose la sous-culture de l’autre. C’est une gentille petite fille mais elle se comporte parfois bizarrement. Elle adore se cacher par exemple, elle disparaît pendant des heures.
— Oui, dis-je, elle m’a dit.
C’est un léger risque, comparé à la stratégie qui consiste à ne rien dire, ne rien faire et ne rien comprendre. Mais je crois pouvoir tenir le rôle sans trahir ma nature.
— Ah, elle vous a dit ?
Solange Josse a soudain le ton vague. Comment savoir ce que la concierge a compris de ce que Paloma a dit ? est la question qui, mobilisant ses ressources cognitives, la déconcentre et lui donne l’air absent.
— Oui, elle m’a dit, réponds-je avec, il faut le dire, un certain talent dans le laconisme.
Derrière Solange Josse, j’aperçois Constitution qui passe à vitesse réduite, la truffe blasée.
— Ah, attention, le chat, dit-elle.
Et elle sort sur le palier en refermant la porte derrière elle. Ne pas laisser sortir le chat et ne pas laisser entrer la concierge est l’adage de base des dames socialistes.
— Bref, reprend-elle, Paloma m’a dit qu’elle voudrait venir à votre loge de temps en temps. C’est une enfant très rêveuse, elle aime se poser quelque part et ne rien faire. Pour tout vous dire, j’aimerais autant qu’elle le fasse à la maison.
— Ah, dis-je.
— Mais de temps en temps, si ça ne vous dérange pas... Comme ça, au moins, je saurai où elle est. Nous devenons tous fous à la chercher partout. Colombe, qui a du travail par-dessus la tête, n’est pas très contente de devoir passer des heures à remuer ciel et terre pour retrouver sa sœur.
Elle entrouvre la porte, vérifie que Constitution a débarrassé le plancher.
— Ça ne vous ennuie pas ? demande-t-elle, déjà préoccupée d’autre chose.
— Non, dis-je, elle ne me dérange pas.
— Ah, très bien, très bien, dit Solange Josse dont l’attention est décidément accaparée par une affaire urgente et beaucoup plus importante. Merci, merci, c’est très aimable a vous.
Et elle referme la porte.
Après ça, j’accomplis mon office de concierge et, pour la première fois de la journée, ai le temps de méditer. La soirée de la veille me revient avec un curieux arrière-goût. Il y a une agréable fragrance de cacahuète mais aussi un début d’angoisse sourde. Je tente de m’en détourner en m’absorbant dans l’arrosage des plantes vertes sur tous les paliers de l’immeuble, le type même de tâche que je tiens pour l’antipode de l’intelligence humaine.
À deux heures moins une, Manuela arrive, l’air aussi captivé que Neptune quand il examine de loin une épluchure de courgette.
— Alors ? réitère-t-elle sans attendre en me tendant des madeleines dans un petit panier rond en osier.
— Je vais encore une fois avoir besoin de vos services, dis-je.
— Ah bon ? module-t-elle en traînant très fort et malgré elle sur le « bon-on ».
Je n’ai jamais vu Manuela dans un tel état d’excitation.
— Nous prenons le thé dimanche et j’apporte les pâtisseries, dis-je.
— Oooooh, dit-elle radieuse, les pâtisseries !
Et immédiatement pragmatique :
— Il faut que je vous fasse quelque chose qui se garde.
Manuela travaille jusqu’au samedi midi.
— Vendredi soir, je vais vous faire un gloutof , déclare-t-elle après un court laps de réflexion.
Le gloutof est un gâteau alsacien un peu vorace.
Mais le gloutof de Manuela est aussi un nectar. Tout ce que l’Alsace comporte de lourd et de desséché se transmute entre ses mains en chef-d’œuvre parfumé.
— Vous aurez le temps ? je demande.
— Bien sûr, dit-elle aux anges, j’ai toujours le temps pour un gloutof pour vous !
Alors je lui raconte tout : l’arrivée, la nature morte, le saké, Mozart, les gyozas, le zalu, Kitty, les sœurs Munakata et tout le reste.
N’ayez qu’une amie mais choisissez-la bien.
— Vous êtes formidable, dit Manuela à la fin de mon récit Tous ces imbéciles ici, et vous, lorsqu’un Monsieur bien arrive pour la première fois, vous êtes invitée chez lui.
Elle engloutit une madeleine.
— Ha ! s’exclame-t-elle soudain en aspirant très fort le « h ». Je vais aussi vous faire quelques tartelettes au whisky !
— Non, dis-je, ne vous donnez pas tant de mal, Manuela, le... gloutof suffira.
— Me donner du mal ? répond-elle. Mais Renée, c’est vous qui me donnez du bien depuis toutes ces années !
Elle réfléchit un instant, repêche un souvenir.
— Qu’est-ce que Paloma faisait là ? demande-t-elle.
— Eh bien, dis-je, elle se reposait un peu de sa famille.
— Ah, dit Manuela, la pauvre ! Il faut dire qu’avec la sœur qu’elle a...
Manuela a pour Colombe, dont elle brûlerait bien les nippes de clodo avant de l’envoyer aux champs pour une petite révolution culturelle, des sentiments sans équivoque.
Читать дальше