Je venais de me casser le nez devant la porte de Chris qui avait dû partir en week-end sans m'en avertir et je m'étais claqué un muscle en soulevant des poids dans la nouvelle salle où Rita m'avait traîné après m'en avoir longuement cassé les oreilles. Mais il faisait bien beau, malgré tout. Hein, le ciel était compatissant. Nous avions au moins ça. Des enfants qui jouaient au ballon, des oiseaux qui volaient. La température qui avait agréablement baissé de quelques degrés et la ville qui se dressait dans l'air tiède avec les narines frémissantes.
«Je croyais que ça allait de soi, ai-je fini par lui répondre tandis que des jeunes cadres tombaient leur veston et s'allongeaient sur l'herbe avec un sandwich. Ça allait de soi, non?»
Il y avait aussi des jeunes cadres avec des jupes courtes et des chemisiers fraîchement repassés et des lunettes de soleil. Cependant, Marie-Jo insistait.
«Mais ça t'ennuie de me dire que j'avais raison? Est-ce que c'est si difficile?
– Non, tu me connais mal.
– Tu crois? Je ne suis pas sûre de te connaître aussi mal que ça.»
Naturellement, s'il y en avait une qui se doutait de quelque chose, c'était Marie-Jo. Mais je n'avais pas envie d'en parler.
«Tu es tellement têtu, elle a ajouté. Tu es tellement buté, par moments. Ce que tu ne veux pas voir, tu ne le verras jamais.»
Je n'ai rien répondu. Pendant qu'elle fermait les yeux et prenait le soleil, j'ai appelé Chris pour savoir où elle était et je suis tombé sur sa boîte vocale. Je me suis éloigné de Marie-Jo pour laisser un message. «Allô, Chris? C'est moi. Tout va bien. Je ne sais pas où tu es, figure-toi. Je suis avec Marie-Jo. Je l'emmène récupérer ses affaires. Tout va bien, de ton côté? Tu sais que tu peux me joindre quand tu veux. Je n'ai pas besoin de te le dire. Bon, nous sommes samedi matin et il est 13 heures 48. Marie-Jo t'embrasse. Je suis passé regarder la machine à laver, mais ça sera pour une autre fois. Ça sera quand tu veux. Ever . Pardon, excuse-moi, pardon. Je voulais dire ove r, pas ever . Je voulais dire que le message était terminé. Over .» Un instant, je me suis demandé si je l'avais fait exprès ou non. Difficile de trancher.
Je n'avais pas annoncé que ça finirait mal entre Francis Fenwick et moi?
Ce n'est pas moi qui l'ai cherché. Je me faisais même tout petit, ces derniers temps. Je me faisais oublier. J'allais lui lécher le cul quand j'en avais l'occasion. Mais j'avais affaire à un cyclothymique. Vous savez ce que c'est, quand on est affligé d'un chef qui vous a comme un os en travers de la gorge. Ça se voit assez souvent.
Alors on est là, avec Marie-Jo, on est en train de ranger ses affaires, et le voilà qui débarque pour m'annoncer que je vais passer devant le conseil de discipline pour encore cette histoire que je n'aurais pas dû tirer dans les genoux de Ramon.
«Écoutez, je lui dis. Nous pourrions peut-être en parler plus tard.»
Marie-Jo était en train de passer un sale quart d'heure. Nous mettions ses affaires dans des boîtes. Certains venaient lui toucher l'épaule, des femmes l'embrassaient sur la tête puis disparaissaient C'était dur. Je la voyais serrer les dents, plisser le front, ouvrir ses tiroirs comme des caveaux puis regarder dans le vague, les lèvres pincées. C'était vachement dur pour elle. Il fallait s'appeler Francis Fenwick pour ne pas s'en apercevoir.
«On n'en parle pas plus tard, qu'il me fait. On en parle maintenant .»
Mais quelle mouche l'avait piqué?
«Non, Francis. Plus tard. Marie-Jo est en train de rassembler ses affaires. Alors, plus tard. Ayons un peu de décence, voulez-vous?»
C'est ce mot, décence , qui ne lui a pas plu. Mon air méprisant, peut-être. Je ne savais pas s'il me soupçonnait de quoi que ce soit – Paula se mélangeait si facilement avec les dates que j'avais un alibi en béton. Non, ou alors c'était d'une manière générale. Il me soupçonnait a priori , de n'importe quoi. Quelque chose en moi lui semblait louche. Définitivement. Il m'aimait bien une minute, mais le reste du temps, j'étais de nouveau sa bête noire.
Je l'ai abandonné pour me consacrer à Marie-Jo qui venait de sortir sa plaque et la considérait en silence. Le spectacle était pathétique. Marie-Jo baignait dans un nuage de particules lumineuses qui voltigeaient dans un rayon de soleil ronflant à une fenêtre. Sa lèvre inférieure tremblait légèrement.
J'ai regardé Francis Fenwick, pensant que nous allions partager ce moment d'émotion et de recueillement, mais va te faire foutre, il n'avait pas l'intention de me lâcher aussi facilement. Il paraissait très tendu. Comme s'il s'était mis à fumer du crack à son tour.
«Où étais-tu pendant qu'elle avait besoin de toi? Hein, où traînais-tu au juste?»
Quel coup bas, vous imaginez? D'une brutalité inouïe. J'en ai titubé sur place.
«Non, Francis, je vous en prie, a murmuré Marie-Jo.
– Non, Francis ? Et pourquoi, non, Francis ? a-t-il rétorqué en me fusillant du regard. De la faute à qui, tout ça? J'écoute. Qui était occupé à flanquer le feu dans les rues au lieu de faire son boulot? Devinez qui. J'écoute.»
Là, il me faisait très mal. Un instant, j'ai eu l'impression que tout vacillait autour de moi tandis qu'une affreuse mélancolie venait se nicher dans ma poitrine et broyait mon cœur. Un instant, j'ai cru que la nuit était tombée.
Marie-Jo a baissé la tête. Je me suis pris la mâchoire dans une main pour examiner la situation.
Pendant ce temps-là, Francis Fenwick continuait sur sa lancée et abordait un autre sujet fort sensible, celui de ma vie privée dont il critiquait la perversité et les alliances contre nature.
«Et tu vois où ça nous mène? a-t-il conclu en m'agitant sous le nez ce que je supposais être ma convocation pour le conseil de discipline. Tu vois ce que tu as fait? Tu vois à quoi ça conduit?»
Nous nous sommes empoignés et nous nous sommes battus comme des chiens. Je l'avais annoncé. Nous avons renversé des chaises et roulé sous les bureaux. Je l'aurais tué. Malgré mon muscle déchiré qui me brûlait l'épaule.
Puis, avant que les choses ne se compliquent vraiment pour moi, j'ai attrapé les poignées du fauteuil de Marie-Jo et nous avons filé en vitesse.
Je me revois franchir avec appréhension la volée de marches qui nous séparait du trottoir, avec Marie-Jo qui se cramponnait courageusement à ses accoudoirs sans prononcer un seul mot.
Et comme j'ai couru jusqu'au prochain carrefour avant de reprendre mon souffle. Comme les passants s'écartaient.
«Hou là là. Tu as commis une grosse bêtise, a soupiré Marie-Jo. Tu vas t'en mordre les doigts.»
Nous nous sommes engagés dans une rue ombragée.
«C'est dur de quitter la police», elle me dit.
Je grimace en me tenant l'épaule.
«C'est dur, Nathan, de ne plus être avec toi. C'est vraiment dur», qu'elle me dit.
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